Vendredi 26 Mai 2017

Zimbabwe. À quatre-vingt-neuf ans, Bob ne jette toujours pas l’éponge

Zimbabwe. À quatre-vingt-neuf ans, Bob ne jette toujours pas l’éponge
(L'Humanité 31/07/13)

Bulawayo (Zimbabwe), envoyé spécial. Robert Mugabe brigue un nouveau mandat de président ce mercredi. La campagne électorale a été calme mais son éternel rival, Morgan Tsvangirai, craint des fraudes. Reportage.
Les rues de Bulawayo, deuxième ville du Zimbabwe, sont étonnamment calmes. La capitale du Matabeleland est toujours cossue, avec ses artères à angles droits et ses boutiques sagement alignées. Le soleil de l’hiver austral chauffe sagement les vendeurs d’artisanat local. Des couples déambulent, nonchalants. Bref, une journée comme les autres.

C’est bien ce qui étonne ! En 2008, lors des dernières élections présidentielle et législatives, le pays avait été mis en coupe réglée par les partisans du président Robert Mugabe et de son parti, la Zanu-PF, qui craignaient de perdre le scrutin. Le déchaînement de violence avait été terrible. Arrestations policières, tabassages en règle, meurtres avaient scandé la campagne électorale. À tel point que Morgan Tsvangirai, qui était arrivé en tête au premier tour, avait dû se réfugier dans une ambassade étrangère et jeter l’éponge, offrant ainsi la victoire à Mugabe. « On avait même peur de porter un tee-shirt autre qu’à la gloire de la Zanu-PF », se souvient Anele, qui travaille à Radiodialogue, une structure associative visant à favoriser, à travers les ondes, le dialogue communautaire. S’il note la différence, c’est que, cette année, les semaines qui ont précédé le scrutin qui se tient aujourd’hui ont été particulièrement calmes.

Robert mugabe

« Le vieux Bob ne s’est pas assagi pour autant », plaisante Anele, en faisant référence aux quatre-vingt-neuf ans de Mugabe, au pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1980 et qui fait preuve d’une remarquable forme physique, voire intellectuelle, pour son âge. Le vieux lion est toujours aussi combattant et sait se mouvoir dans les méandres de la politique comme il le faisait dans le bush au temps de la guerre d’indépendance. Son principal opposant du Mouvement pour le changement démocratique (MDC-T), Morgan Tsvangirai, soixante et un ans, peut bien lancer lors d’un meeting : « Nous allons battre un record du monde en élisant un homme de quatre-vingt-dix ans. Le Zimbabwe va entrer dans le livre Guinness des records », les partisans de Bob, en tout cas, ne semblent pas rebutés par la question de son âge. « Je continuerai à voter pour lui jusqu’à la fin », nous disait Melody Shumba, vingt-trois ans, mère de trois enfants rencontrée lors d’un rassemblement non loin d’Harare et venant de la province de Chiweshe (nord-est).

Robert Mugabe a bien compris qu’il lui fallait, cette fois, utiliser d’autres méthodes. Il est sous la pression de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et particulièrement de l’Afrique du Sud. Il sait aussi que les pays occidentaux – qui l’avaient adoubé au début des années 1980, son maoïsme se mariant fort bien avec leur antisoviétisme – n’ont rien pu faire contre lui lorsqu’il a lancé de façon violente son programme de récupération des terres et que les sanctions mises en place ont été inutiles. Petit à petit, les relations économiques sont renouées. Des délégations vont et viennent à Harare. Les Occidentaux craignent beaucoup la présence de la Chine autour des mines de diamants…

Mais le coup de maître de Mugabe a été d’accepter la mise en place d’un gouvernement d’union nationale, comme le prévoyait l’accord politique global passé avec l’opposition. En prenant Tsvangirai comme premier ministre, il lui a mis, en quelque sorte, les mains dans le cambouis et surtout dans le clinquant du pouvoir : voitures de luxe, réceptions hors de prix, rumeurs de comportements peu appropriés avec les femmes… Et surtout, une gestion dans certaines villes qui pourrait coûter son élection à Tsvangirai. « Ici, à Bulawayo, les gens se plaignent car le MDC-T n’a rien fait et ils se tournent maintenant à nouveau vers la Zanu-PF. Il n’y a plus cette dimension de vote de protestation comme en 2008 », fait remarquer Nothando, une jeune femme cadre dans une entreprise locale.

Morgan Tsvangirai

Morgan Tsvangirai aurait voulu être le candidat unique de l’opposition, face à Mugabe. Un vieux scénario – qu’on connaît en France – où l’opposition au candidat sortant servirait de liant. « L’unité doit se faire sur une vraie base politique », estime Dumiso Dabengwa, président de la Zapu, l’autre parti historique dirigeant la lutte armée. « Nous avons posé la question d’un front uni dès le mois de décembre, aux partis mais aussi aux syndicats et aux associations. Mais Tsvangirai n’a pas répondu. Évidemment, au second tour, nous soutiendrons le candidat opposé à Mugabe. »

L’autre MDC (une scission du MDC-T) est tout aussi remonté contre Tsvangirai. « Il n’a aucune vision pour le Zimbabwe des dix prochaines années, explique Charles Mpofu, candidat aux législatives. Il veut juste virer Mugabe. Or, il faut mettre en place une décentralisation pour que nous puissions développer le Matabeleland, toujours oublié au bénéfice du Shonaland, d’où viennent Mugabe et Tsvangirai. »

Chez les Matabele, le souvenir est encore vif des près de 20 000 personnes tuées par les sbires de Mugabe dans les années 1980. Un souvenir qui, allié aux difficultés économiques quotidiennes, alimente le vote communautaire. Dans une township des alentours de Bulawayo, Janana Ngwena ne le cache pas. Nouveau retraité de l’administration, il regarde ses quatre petits-enfants en train de jouer et lâche : « Avant, on avait de l’argent mais on ne trouvait rien dans les magasins. Maintenant, il y a des produits mais on n’a plus d’argent. » Récemment, vêtu d’une aube blanche et d’un bâton biblique, Mugabe, lui, est apparu devant une foule pour clamer : « Nous avons fait l’erreur en 2008 de voter pour des personnes qui aiment les Blancs, de voter pour des personnes qui veulent ramener les Blancs et qui pensent qu’il n’y aura pas de développement sans les Blancs. » Reste à savoir quelle sera l’ampleur de la fraude électorale, une constante lors des derniers scrutins.

Pierre Barbancey

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