Lundi 23 Octobre 2017

Youssef Seddik : "La chose publique ne doit pas reposer sur la charia"

Youssef Seddik : "La chose publique ne doit pas reposer sur la charia"
(Le Point 09/10/17)
Youssef Seddik

Face aux évolutions de la Tunisie, particulièrement sur le terrain de la condition des femmes, ce spécialiste des religions veut un débat plus radical. Il explique. Septuagénaire alerte et malicieux, observateur attentif du fait religieux dans le monde islamique, Youssef Seddik parle volontiers. Il y a huit mois, son émission radiophonique Les Enfants de Dieu a été biffée des programmes de RTCI, la radio publique tunisienne. Il y analysait les langues, l'histoire, l'origine du mot Allah, le rapport entre l'islam et les autres religions, analysait le Coran à travers l'histoire, bref évoquait avec curiosité tous les sujets de la religion. « Le jour où j'ai dit que le Coran ne mentionne à aucun moment les cinq prières, ça a été un tollé général et mon émission bannie », dit-il. Depuis, celui qui était un invité régulier et respecté ne reçoit plus d'invitations de la part des télévisions et des radios tunisiennes. Il lui reste les médias étrangers. Pour Le Point Afrique, il analyse l'abrogation d'un décret datant de 1973 qui interdisait aux femmes d'épouser un non-musulman.

Le Point Afrique : Que pensez-vous de la récente abrogation de la circulaire 73, qui interdisait à une femme musulmane d'épouser un non-musulman ?

Youssef Seddik : Pour moi, c'est plus qu'un problème sectoriel de la femme : qui elle doit épouser, qui peut-elle épouser, qu'est-ce qu'elle a le droit ou pas de faire… J'appelle tous les intellectuels du monde musulman à prendre le problème de façon plus radicale. Et de dire que les quatorze siècles que nous avons vécus étaient un grand moment de mensonge et de despotisme oriental, au sens de Montesquieu. Tout ce qui est réactionnaire dans l'islam a été produit par une origine politique. Le Coran n'a pas été lu au sens où l'on hiérarchise ce que Dieu conseille à cette époque-là, ce que Dieu planifie pour une bataille précise, ce que Dieu dit de l'universel. « Tout ce qui est dans l'islam est bon pour toute époque et tout lieu » : ce slogan islamique est aberrant. Tout le corpus de l'islam, des Ouïghours jusqu'à la Mauritanie, ne sait pas répondre au caractère conjoncturel de certains versets. Et d'autres ont un caractère universel extrêmement précoce pour son époque. Au sujet de la femme musulmane et de l'homme non-musulman, c'est un conseil de Dieu. Le verset dit « un esclave musulman serait mieux pour vous qu'un homme libre qui n'a pas la foi musulmane ».

Ce n'est pas obligation ! On n'a pas distingué dans les textes ce qui est conseil. Le Prophète, lui-même, a une fille aînée, Zaïeb, qui a été totalement escamotée. Elle n'a jamais cru en l'islam. Elle a préféré épouser un païen et le Prophète a fini par l'admettre. Tout ce qui est histoire de l'islam et non pas le contenu fidéiste – le contenu de la foi – n'a pas été examiné. C'est à partir de là qu'on peut, peut-être, un jour, réformer les institutions dans les sociétés islamiques. Je suis très content que le problème se pose aujourd'hui en Tunisie : quel est le temps du Coran ? Est-ce qu'il est le temps du Prophète dans certains passages et donc ne peut pas nous lier au XXIè siècle ou est-ce que tout est à prendre tel quel ? Ce qui prévaut aujourd'hui : tout est à prendre tel quel ! Les sermonneurs prennent leurs aises à empêcher une institutrice d'enseigner, à donner une fille de treize ans à un mec qui l'a violée…

Pourquoi cette circulaire avait-elle été édictée en 1973 ?

Avant, le problème ne se posait pas du tout. On l'a édictée parce qu'il y a eu des scandales. Des femmes très connues qui ont été obligées de s'exiler en Europe parce qu'elles n'avaient pas demandé à leurs futurs maris de se convertir. Moi, je conseille à tous ceux qui veulent épouser une Tunisienne appartenant traditionnellement à l'islam d'aller faire cette mascarade, cette facétie de répéter deux ou trois sourates courtes, de changer de prénom et de devenir musulmans. Je trouve ça honteux à l'égard de la religion islamique. Mais c'est ce qui se fait…

Est-ce que la Tunisie vit sur le mythe de la pratique d'un islam très tolérant ?

C'est fini. L'islam tunisien est redevenu un islam aussi fanatique que tous les autres, que ce soit en Égypte où en Arabie saoudite. C'est dommage. Parce que cela repose, au début, sur une des écoles de jurisconsultes, le malékisme, qui est la plus réactionnaire. Pendant longtemps avec le maraboutisme, il a stabilisé la société islamique parce qu'il en a fait une société indifférente aux questions religieuses. Mais maintenant que les gens discutent de ces questions, le malékisme est devenu le vecteur le plus réactionnaire de l'islam tunisien. Exemple très simple : le vin. Dieu dit très simplement « il ne faut pas approcher la prière quand vous êtes ivre ». C'est un verset. Malek, le jurisconsulte du malékisme, dit un adage « ce dont le prou rend ivre le peu est interdit ». Cette opinion de Malek a prévalu sur un verset du Coran ! Le verset du Coran est exactement comme le Code de la route : si on vous arrête pour un verre, on vous laisse partir ; si vous en avez trois, vous êtes jugés. Pendant trois siècles, les gens pieux buvaient après la dernière prière. Et le lendemain matin, ils se douchaient, reprenaient la prière parce qu'ils ne sont pas ivres.

Lire la suite sur: http://afrique.lepoint.fr/actualites/youssef-seddik-la-chose-publique-ne...

Commentaires facebook