Vendredi 22 Septembre 2017

Tunisie - Tarak Cherif : "Il faut une pédagogie des réformes douloureuses"

Tunisie - Tarak Cherif : "Il faut une pédagogie des réformes douloureuses"
(Le Point 13/09/17)
Tarak Cherif

C'est un bilan sans concession que dresse le président de la Confédération des entreprises citoyennes de Tunisie (Conect) dédiée aux TPE et PME. Pourtant, à ses yeux, tout n'est pas perdu.

Tunisie

Une calme maison blanche fichée dans le calme quartier de Menzah 1 à Tunis. Le siège de la Conect, la Confédération des très petites et moyennes entreprises. Le calme Tarak Cherif la préside. Cet industriel qui se « juge plus utile pour son pays en employant 2 000 personnes qu'en étant ministre » alterne le flegme et l'euphémisme. Un tempérament pondéré. S'il dit la réalité économique sans fard, s'il explique que les réformes se font attendre, il le fait sans élever la voix et en employant un vocabulaire adouci. Bien loin des vociférations politiciennes qui occupent l'espace médiatique ces temps-ci. Il se veut loin de la politique. Avec la Conect, créée après la révolution, lui et ses équipes veulent donner une autre image de l'entreprise aux Tunisiens. L'Utica, la centrale patronale qui était en situation de monopole, n'a d'ailleurs pas accueilli ce nouveau venu avec des brassées de jasmin. L'action et la parole qui l'accompagnent se veulent résolument pragmatiques. Quand on parle problèmes, et ils sont nombreux dans la Tunisie de 2017, Tarak Cherif répond diagnostics et solutions. Il s'est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Qu'est-ce que la Conect ?

C'est un second syndicat patronal, né en septembre 2011 après la révolution. C'est une équipe d'une trentaine de personnes qui s'est réunie des mois durant avant de décider de fonder un nouveau syndicat. Parce que nous voyons les choses autrement que l'Utica. Nous nous identifions très mal à cette structure. L'Utica, c'était l'unique syndicat. Il ne faut pas qu'il y ait une pensée unique. Après ce qui s'est passé en Tunisie, il n'y a aucune raison qu'il y ait une infinité de partis politiques et un seul syndicat. La Conect a l'ambition de changer l'image de l'entreprise, d'être une force de propositions et d'être présente sur le terrain. Il ne faut pas faire de politique. On ne donne pas de leçons aux gens, mais des idées, des propositions.

Comment se portent les entreprises tunisiennes aujourd'hui ?

Elles souffrent. De l'environnement des affaires qui n'est pas favorable. Avant, quand on parlait de corruption, marchés parallèles, les gens disaient « ah bon ? ». Aujourd'hui, tout le monde s'accorde pour dire que l'économie informelle représente 50 % de l'économie. Il affaiblit le tissu économique. On assiste à une désindustrialisation. Je crois fermement que mon pays est intéressant pour l'industrie. Ce n'est pas parce qu'elle s'appelle « Tunisie », mais parce qu'il y a des opportunités, une qualité humaine extraordinaire, une faculté d'adaptation fantastique, un système éducatif qui n'est, certes, pas parfait, mais forme encore de bons éléments… L'industrie a besoin de plus de supports, qu'on l'allège, qu'on lui donne plus de compétitivités (transport, logistique…). Nous avons fait des études pour montrer aux pouvoirs publics que cela affecte l'entreprise.

On a l'impression qu'il y a un fossé entre l'État et le privé ?

C'est évident. Il y a une pesanteur. L'Etat est partout, oui, mais il est acculé à être partout par les syndicats qui ne pensent qu'à défendre leurs adhérents et non à l'avenir du pays. Ces structures ne pensent pas aux chômeurs, aux nouveaux diplômés… Il faut leur donner de l'espoir. Et c'est possible ! Nonobstant la situation difficile que vit la Tunisie, au niveau économique et financier, je suis persuadé que c'est jouable. À une condition : que l'on mette en œuvre les réformes nécessaires.

Quelles sont les réformes les plus importantes à mener ?

Il faut simplifier la vie de l'entreprise, et ça c'est du ressort de l'administration. Elle est pléthorique, sa masse salariale dépasse les quatorze milliards de dinars (pour un budget de l'État de 32, NDLR). On est capable de moderniser ! Depuis une semaine, vous pouvez avoir le bulletin numéro 3 (extrait du casier judiciaire) sans vous rendre dans une administration. Chiche ! Faisons en sorte que tous les documents soient traités de la même manière. Que faire alors des centaines de milliers de personnes qui sont dans l'administration ? Il faut leur donner la chance, les former, pour qu'ils développent de nouvelles entreprises dans le secteur privé. Dans quelques mois, il y aura les élections municipales. Les mairies auront besoin de compétences. Il faut réformer, et il y a urgence, le système éducatif…

Il n'y a pas de ministre de l'Éducation nationale en titre depuis quatre mois...

C'est la résultante du système politique que nous avons choisi. C'est l'équivalent de la IVe République en France. Tout doit passer par l'Assemblée et ça complique d'autant plus les choses qu'il n'y a pas un parti qui y soit majoritaire.

Est-ce que la formation professionnelle est en adéquation avec le marché du travail ?

Pas suffisamment. Il y a un problème de financement. Ce pays a besoin d'investissements. In fine, nous avons besoin d'un taux de croissance qui soit intéressant. Ce n'est pas une décision politique, c'est une résultante comme la valeur du dinar. Si nous n'avons pas d'investissements suffisants, adéquats, on n'a rien. On n'a pas de taux de croissance intéressant, pas de création de richesses, pas de création d'emplois… La logistique est un problème fondamental. En 2011, notre première action fut consacrée au port de Radès. Quand on met face à face les chiffres de Tanger Med où de Malte, on ne joue pas dans la même catégorie. Vous avez la Champion's League et la 6e division ! 90 % des importations et des exportations passent par Radès et vous n'avez qu'une seule société d'acconage. Que pouvez-vous espérer ? Des compagnies se détournent de Radès, car les bateaux restent parfois trois-quatre semaines en attente. Le monopole induit des délais de rotation qui ne sont pas attractifs. Ça coûte très cher à l'État et pénalise les entreprises.

Radès, c'est un problème de management, de corruption... ?

Multidimensionnel. Quand l'État a décidé de faire une extension d'un quai, il y a un an, il y a eu grève… Il y a tellement d'intérêts en jeu à Radès que personne n'a envie que ça change.

Sur sept grues, cinq sont régulièrement en panne...

… et tout sera fait pour les mettre en panne. Il y a une semaine, je rencontre le responsable du port. Il me dit « on a tout un programme pour passer d'un traitement de dix containers heure à vingt ! » On est très loin du compte. Et qui paye cela ? Le consommateur, car les produits sont plus chers, et l'entreprise qui perd en compétitivité. Pourtant, nous parlons d'un service. « Vous, État, vous devez me donner le meilleur service au meilleur coût » ! Si vous me faites supporter l'eau plus chère, l'électricité plus chère, le port plus cher, les assurances plus chères, la banque plus chère, il y a un problème. Tant qu'on ne veut pas s'attaquer à ces réformes, à transformer l'environnement des affaires, on ne donne pas suffisamment d'attraits d'investissements aux locaux et aux étrangers.

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