Mercredi 13 Décembre 2017

Tunisie : « La démocratie est un processus difficile, mais on ne reviendra jamais à la dictature »

Tunisie : « La démocratie est un processus difficile, mais on ne reviendra jamais à la dictature »
(Le Monde 18/11/17)
Le quartet pour le dialogue national tunisien, le 21 octobre 2013 lors d'une conférence de presse, à Tunis, en Tunisie.

Les représentants du « Quartet », prix Nobel de la paix en 2015, demandent de laisser du temps au pays, qui finit de bâtir son architecture institutionnelle. Il y a deux ans, la surprise avait été totale lorsque le prix Nobel de la paix leur avait été décerné. Jamais jusqu’ici le comité d’Oslo n’avait honoré une telle entité. Ce 9 octobre 2015, le « Quartet » tunisien, formé d’organisations de la société civile – la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), l’Ordre national des avocats de Tunisie, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT, principale centrale syndicale) et l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica, l’organisation patronale) –, se vit décerner la précieuse récompense pour son rôle de médiateur dans la crise politique de 2013 qui avait menacé d’emporter la paix tunisienne.

« Quand on s’est engagé dans le dialogue national en 2013 [entre le parti au pouvoir Ennahdha et l’opposition], il s’agissait de désamorcer le climat d’intolérance qui était en train de s’installer. On ne savait évidemment pas que ça pouvait être récompensé par un Nobel. Ce prix a été une reconnaissance à la fois pour le processus mais aussi pour tout le peuple tunisien », rappelle Mohamed Fadhel Mahfoudh, ancien président de l’Ordre des avocats.

De passage à Paris le vendredi 10 novembre, où ils ont été décorés du grade de « docteur honoris causa » par l’université Paris-Dauphine, les représentants du Quartet tunisien ont livré au Monde leur regard sur ces deux années écoulées et sur la Tunisie d’aujourd’hui. Fiers du chemin parcouru par leur pays, ils demandent de laisser du temps à une transition démocratique que la Tunisie continue d’inventer, pas à pas.
« Il est normal qu’il y ait des difficultés »

Alors que de nombreuses voix estiment que le président Béji Caïd Essebsi, élu démocratiquement fin 2014, a concentré les pouvoirs au palais de Carthage, tous quatre rejettent les critiques d’une « présidentialisation » du régime. « Il y a un président de la République, un Parlement, et chaque instance a des pouvoirs fixés par la Constitution », souligne Abdessattar Ben Moussa, ancien président de la LTDH.

Houcine Abbassi, ancien secrétaire général de l’UGTT, le concède : « C’est vrai que la révolution prend du temps. On ne peut pas résoudre les problèmes en quelques mois ou en quelques années. Nous avons déjà gagné la liberté de la presse, les droits de l’homme. Nous sommes une démocratie naissante. La Tunisie est le premier pays arabe qui a réussi à installer un régime démocratique à partir d’un dialogue national. Il est normal qu’il y ait des difficultés. »

Pour les membres du Quartet, les problèmes sont ailleurs : plusieurs lois sont en attente d’adoption au Parlement et des institutions importantes, telles que la Cour constitutionnelle, seule à même de réformer les lois liberticides héritées de l’ancien régime, ne sont pas encore en place.

Plusieurs mesures récentes ont pourtant inquiété une partie des Tunisiens. Ainsi du remaniement ministériel de septembre, qui a vu des responsables de l’ancien régime être intégrés au gouvernement. Mais aussi l’adoption de la loi de réconciliation administrative, qui amnistie les fonctionnaires accusés d’être impliqués dans des faits de « corruption administrative » sous la dictature.

Des inquiétudes que rejettent les représentants du Quartet. « Il n’y a pas de retour en arrière, affirme Mohamed Fadhel Mahfoudh. S’agissant de la loi de réconciliation administrative, il faut rappeler le contexte : le processus de justice transitionnelle est aujourd’hui en panne, l’Instance vérité et dignité [IVD] ne fonctionne pas. Il a donc fallu trouver un moyen de faire bouger les choses sur cette question de la réconciliation. » L’avocat rappelle que c’est le Parlement, et non le président, qui a voté cette loi après d’âpres discussions, donc de façon démocratique. De même, ce sont les députés qui ont accordé leur confiance au nouvel exécutif.

« S’il y a aujourd’hui des inquiétudes en Tunisie, elles portent sur la situation économique », relève l’ancien responsable syndical Houcine Abbassi. Six ans après la révolution qui a mis à bas le régime de Ben Ali, les mouvements sociaux se sont multipliés, le taux de chômage n’a pas diminué, les investissements étrangers sont en berne. « Or, sans travail, les gens ne peuvent pas jouir des autres libertés – d’expression, d’aller et venir, etc. – que nous avons gagnées », reconnaît Abdessattar Ben Moussa, qui appelle à « revoir le modèle économique libéral qui a échoué et à mener une réforme radicale du système fiscal pour procurer au pays les moyens dont il a besoin ». « Un chantier essentiel, poursuit l’ancien président de la LTDH, est celui de la réforme de l’enseignement. »

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