Vendredi 15 Décembre 2017

Hédi Kaddour : "J'ai deux dialectes dans la gorge : le tunisien et le marocain"

Hédi Kaddour : "J'ai deux dialectes dans la gorge : le tunisien et le marocain"
(Le Point 30/10/15)
Hédi Kaddour : "Je suis né à Tunis. J’y ai passé mes douze premières années, qui sont peut-être les plus importantes."

INTERVIEW. L'auteur des "Prépondérants", Grand prix de l'Académie française, évoque le roman-monde, les "préciosités contemporaines", l'écriture du reporter qui "ne baratine pas", le lobby colonial qui donne son titre à son livre… Ponctuel et précis. Ponctuel malgré les demandes médiatiques qui se multiplient, précis malgré un 06 dont la batterie s'avère vide, ce qui n'est vraiment pas le moment. Voix calme, paisible, pour ce jeune écrivain de 70 ans (à cet âge-là, Henri-Pierre Roché n'avait pas encore publié Jules et Jim) couronné d'un des prix les plus prestigieux de la rentrée littéraire à la française. Hédi Kaddour, cordial et détendu, savoure ce prix. À l'aube d'un tourbillon médiatico-commercial qui vampirisera son agenda, entre tournée des plateaux et signatures en librairies, l'auteur évoque Thomas Mann, sa boîte mail saturée, l'hypothèse du Goncourt et autres curiosités. De Waltenberg, Goncourt 2006 du premier roman, aux Prépondérants, rencontre par portables interposés avec un apôtre du "roman-monde". Natif de Tunis, il ne renie pas ses racines, mais dit que "la vie sépare". Son livre, situé en 1922 dans une petite ville imaginaire entre Maroc et Tunis, évoque le lobby réactionnaire qui a fait capoter le projet d'émancipation des colonies françaises.

Le Point Afrique : que vous inspire ce prix ?

Hédi Kaddour : C'est très bien. J'ai toujours du mal à réagir à chaud. J'ai ressenti beaucoup de plaisir à être reçu, avec Boualem Sansal, par l'Académie française cet après-midi. C'est un très bel hommage, une belle chose. C'est très stimulant, l'octroi de ce prix au cœur de l'Académie.

Quels sont vos rapports avec la Tunisie ?

Je suis né à Tunis. J'y ai passé mes douze premières années, qui sont peut-être les plus importantes. Puis j'ai travaillé à Paris. Je suis à la fois un pur produit du lycée parisien et un couscous pommes-frites. Pendant treize années, j'ai été coopérant au Maroc. La Tunisie, ce sont des liens familiaux, puis la vie sépare. Ça m'a fait quelque chose que ça puisse rejaillir sur une partie de mon enfance.

Suivez-vous l'actualité tunisienne avec intensité ?

Je la suis de très près. Aujourd'hui, toute actualité est transmise immédiatement. Je suis tout autant ce qui se passe au Maroc, en Algérie, ailleurs.

Comment ce livre est-il né ? Est-ce un roman d'idées ?

Non. Le déclencheur, c'était d'écrire un roman-monde, mêlant les années 1920, la France, l'Angleterre, l'Allemagne… Je ne savais pas trop au début. En fouillant dans des archives aux États-Unis, j'ai lu des articles qui racontaient des équipes de cinéma s'installant en Afrique du Nord. Ça a été le déclic dans une société où l'ordre colonial régnait. Une société réactionnaire, une société coupée entre la force et la domination.

Balzac revient à plusieurs reprises chez vos personnages. Est-ce votre veine littéraire ?

Les œuvres que je préfère ne sont pas forcément celles qui représentent le classicisme européen. J'aime Faulkner, Claude Simon… Quand j'écris, l'écriture que j'utilise est proche de celle d'un grand reporter. On ne baratine pas, on n'éditorialise pas. Je n'ai pas de goût pour la phrase kalachnikov. Quelques mots, un point. Et on recommence. J'ai la conscience d'écrire, mais sans ces préciosités contemporaines, cette phrase très brève. J'aime la variation de rythme. J'aime Russell Banks, le Underworld de Don DeLillo. Dans mon roman, j'ai voulu un croisement des cultures, des cultures qui s'interpénètrent, un mélange des contacts.

En parlant d'hier, Afrique du Nord 1922, parlez-vous d'aujourd'hui ?

J'ai besoin de temps. Un petit siècle, c'est parfait. Thomas Mann disait "l'énonciateur murmurant de l'imparfait". Pour moi, c'est la bonne distance pour écrire. Une distance historique. Je suis à l'aise ainsi.

Votre roman est situé dans une petite ville imaginaire, Nahbès. Pourquoi ?

Je suis partagé entre deux "arabes". J'ai deux dialectes dans la gorge : le tunisien et le marocain. Quand je parle, je ne sais pas si cette expression est tunisienne ou marocaine. Et ce qui m'intéressait, c'était la problématique du protectorat. À la France, la mission de développement. Mais, en 1922, le projet Taittinger à l'égard des protectorats, signé par Maurice Barrès à mon grand étonnement, a été torpillé par le lobby réactionnaire des Prépondérants. Le lobby colonial a fait échouer ce projet, ce qui a fait prendre pour trente ans de plus les pays concernés. Avec des douleurs autant plus fortes que le nombre d'années perdues.

Avez-vous lu le roman de Boualem Sansal, 2084, avec qui vous partagez ce prix ?

Pas encore. Je suis pris dans un tourbillon médiatique où je lis les livres des auteurs avec qui je suis invité dans les émissions. Cela fait à chaque fois plusieurs romans que je considère courtois d'avoir lus. Je n'ai partagé aucun plateau avec Boualem.

Serez-vous traduit en arabe ?

J'ai signé un avenant à mon contrat chez Gallimard afin que le livre soit vendu moins cher à l'exportation. Pour les traductions, ça commence à arriver.

Vous avez vendu, à ce jour, 28 000 exemplaires…

On est au-delà des chiffres de mon premier roman Waltenberg. Mon nouveau roman est plus transparent, plus court. J'ai travaillé sur la clarté, ce que disait Orwell : "La bonne écriture, c'est comme une vitre." Ça permet de s'oublier, de voir les êtres, leurs mouvements…

Écrivez-vous un troisième roman ?

Oui. Je me sens tellement bien quand j'écris. Mais, avec ce prix, je dois répondre à de nombreuses demandes. Et je dois ça à la maison Gallimard qui a publié à perte mes poésies pendant de nombreuses années. Ils ont perdu vingt, vingt-cinq mille balles à chaque recueil. Je leur dois ça. Aujourd'hui, je ne peux écrire qu'une heure, une heure trente par jour. Je ne vais pas me plaindre.

Quel regard portez-vous sur la presse française à l'égard du Maghreb ?

On trouve toujours de bonnes choses : des reportages, des portraits. Quand j'étais au Maroc, le correspondant du Monde faisait très attention, car le but n'était pas de se faire expulser. Mais quand un grand reporter venait, c'était parfait. Les bons interlocuteurs, la bonne analyse. Grâce au correspondant. Aujourd'hui, peu de journaux ont les moyens d'avoir des correspondants à plein temps, ce qui pose la question de la situation économique de la PQR notamment.

Allez-vous venir en Tunisie à l'occasion de ce prix ? Avez-vous reçu des messages de félicitations des politiques tunisiens ?

Il y a des choses en préparation. La maison Gallimard va s'en occuper. Ce sera vraisemblablement au début de l'année 2016. Quant aux réactions officielles, je ne sais pas. Ma messagerie est saturée, plus de 150 mails sont tombés en deux heures, pareil pour les SMS. Je ne sais pas.

Commentaires facebook