Vendredi 18 Août 2017

Décharge publique à Al Attar: La grogne des habitants

Décharge publique à Al Attar: La grogne des habitants
(La Presse 29/05/13)

Le village d’El Attar (8 km de Tunis) est perché sur une colline plantée d’oliviers et de céréales. Des familles ont choisi de s’y installer dès les années 1970. 30 ans plus tard, la soixantaine de foyers du village vivent en face des montagnes d’ordures de la décharge contrôlée de Jebel Borj Chakir. Les nuisances sont multiples, les villageois sont à bout.

«Que voulez-vous que je vous dise ? On vit en permanence avec une poubelle devant nous», se plaint Samia Dridi. Ni parfum ni encens ne seraient efficaces pour masquer l’odeur de la matière organique en décomposition. Ce qui dérange le plus les villageois, c’est l’air malsain qu’ils respirent. «Mes problèmes respiratoires sont apparus quand je suis venue habiter ici», déplore Samia. Jeune mère de famille, Samia a préféré inscrire ses enfants à l’école de Sidi Hassine (une ville voisine) pour réduire au maximum l’exposition aux risques. «Les maladies respiratoires sont très fréquentes ici. Tout le monde a un inhalateur dans la poche», affirme Mahmoud El Trabelsi.

Le quinquagénaire est apprécié de tous ses voisins et n’hésite pas à toquer à leur porte pour prendre des nouvelles. «Excusez-moi j’ai du mal à me lever», s’élève une voix féminine de derrière le grillage. Bahria, 62 ans, était accroupie sous un arbre dans la cour de sa maison. Ses lunettes de vue dans la main, elle essuie doucement ses yeux exorbités. «Le docteur m’a dit qu’ils sont comme ça à cause des mauvaises odeurs», confie-t-elle, la gorge serrée.
Dans ce village, tous les témoignages racontent la même histoire. Tous se plaignent de maux, allant de la simple céphalée jusqu’aux problèmes respiratoires et cutanés.
Kamel, âgé de 36 ans, souffre d’un cancer. Père de deux enfants, il travaillait à la décharge. Ne gagnant plus que la moitié de son salaire, il est soutenu par ses proches pour payer les frais médicaux.

Paumés

A l’extérieur des maisons, un liquide noirâtre, sortant par des tuyaux en PVC, parcourt les ruelles cabossées. «Nous n’avons pas d’égout», dit un des habitants, l’air gêné.
Assise à l’ombre d’un mur en briques, une dame vide un grand sac de déchets en plastique. Devant elle, des oies cherchent leur nourriture dans les ordures. «Quand les agents de la décharge sont en grève, les camions viennent déverser les détritus à l’intérieur même de notre village», explique Mahmoud. «Nous ne voulons ni emploi, ni argent. Nous demandons uniquement que l’on préserve notre santé», ajoute-t-il.

De gros engins passent toutes les minutes, à longueur de journée. Il arrive que leurs chargements de déchets finissent par tomber, polluant çà et là les routes.
La chaussée principale est bordée par un canal. Les habitants assurent, vidéo à l’appui, que le surplus de lixiviat* y est déversé quand les bassins de rétention sont pleins. Ainsi, cette eau non traitée contaminerait l’oued et les terres agricoles de la région.
Le soleil tape. Les hirondelles gagnent leur nid dans les vérandas. Le vent s’est calmé. La veille, il soufflait très fort, éparpillant les sacs en plastique dans les champs. Au loin, une fumée noire s’élève dans le ciel. D’après les villageois, des fouilleurs viennent souvent brûler les ordures pour récupérer le métal qui reste.
Des traces de cendre sont visibles en plusieurs endroits de la clôture. Une grande ouverture en face des habitations laisse voir un terrain remué à l’intérieur de la décharge.

D’après une habitante du village, des travaux ont récemment été entamés pour créer un nouveau casier**. «On les a empêché de finir. Sinon on aurait eu une montagne d’ordures à 10m de nos fenêtres», dit-elle.

Indignés

Le 21 mai, les villageois ont manifesté devant l’Assemblée nationale constituante pour dénoncer les conditions sanitaires et environnementales dans lesquelles ils vivent.
Les habitants d’Enkhila (Nabeul) et de Naggar/Oued Laya (Sousse), confrontés aux mêmes problèmes dans leur région respective, ont eux aussi participé à l’événement.

Avant cela, les villageois se sont adressés à la municipalité de Sidi Hassine, au gouvernorat de Tunis et au ministère de l’Environnement. Jusqu’à ce jour, ils n’ont pas de vision claire sur le devenir de la décharge, et du leur.
Contacté par La Presse, le directeur régional du Nord à l’Agence nationale de gestion de déchets, Omar Zouaghi, assure que des travaux de réhabilitation seront menés d’ici à cinq mois.
Il est prévu de rehausser la clôture de 1 à 1,5m, de vider les bassins de rétention du lixiviat et d’aménager un nouveau casier loin des habitations.
Des promesses, les villageois en ont beaucoup entendues. Aujourd’hui, ils sont plus déterminés que jamais, car dans leur malheur, ils ne sont plus seuls.

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* Lixiviat : liquide résiduel provenant de la percolation de l’eau à travers les déchets.
** Casier : fosse destinée à recevoir les déchets dans un centre de stockage.

Gestion des déchets, un problème généralisé
La mauvaise gestion des décharges d’ordures ménagères n’est pas spécifique à Al Attar. A Nabeul et à Sousse, pour ne citer que ceux-là, les habitants font face à des problèmes sanitaires et environnementaux similaires, notamment la pollution de l’eau due au lixiviat.

Dans tous les cas, l’exploitation des décharges est assurée par des entreprises étrangères. Mais au final, il semble qu’elles ne font que du compactage et du stockage des déchets.
Pour le président de l’association environnementale S.O.S. Biaa, Morched Garbouj, il faut absolument changer la stratégie de gestion des déchets et travailler sur la valorisation en parallèle du stockage.

“ L’Agence nationale de gestion des déchets, qui a été créée en 2005, ne semble pas avoir appris des expériences des autres pays dans le domaine. On reproduit aujourd’hui les erreurs commises ailleurs il y a 30 ans ”, affirme Garbouj, qui est également consultant en environnement.

Plusieurs études scientifiques, datant de plus de dix ans, ont, en effet, rapporté les impacts néfastes des décharges limitrophes aux habitations sur la santé humaine. La publication de Vrijheid (2000) fait référence par exemple à une augmentation des céphalées, des problèmes respiratoires, psychologiques et gastro-intestinaux au sein de la population.
Autre point que l’environnementaliste ne comprend pas, le choix du site des décharges. Celles de Tunis, Nabeul et Sousse se trouvent au milieu d’une zone agricole et sont très proches de points d’eau (barrage, oued ou réserve d’eau potable).

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