Lundi 25 Septembre 2017

Tunisie : "Gouvernement de la dernière chance !"

Tunisie : "Gouvernement de la dernière chance !"
(Le Point 12/09/17)
Le président tunisien, Béji Caïd Essebsi (D) reçoit le chef du gouvernement, Youssef Chahed (G), à Carthage

Dans un climat de désillusion généralisée à l'égard du politique, l'Assemblée a voté la confiance au gouvernement. Les critiques n'ont pas manqué.

Tunisie

Nouvelle journée marathon à l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), ce lundi. Le chef du gouvernement est venu présenter ses nouveaux ministres – 13 sur les 28 de l'exécutif – et tracer les grandes lignes de son action future. La séance a commencé avec une bonne heure de retard, une habitude. Pas de suspense, la plupart des partis s'étant alignés les jours précédents sur la Kasbah. La plupart des ministres ont obtenu entre 142 et 153 voix sur les 217 que compte l'ARP. Un sacre. L'essentiel de la journée a été consacré aux paroles des député(e)s. L'occasion de sonder les âmes, les pensées et les arrières-pensées. Le président de la République, Béji Caïd Essebsi, avait introduit cette nouvelle équipe en parlant de « gouvernement de la dernière chance ». Tout en évoquant à voix haute son souhait d'une évolution de la Constitution. Évolution qui viendrait des parlementaires.

Chahed : « un gouvernement de guerre »

Martial dans ses propos, le quadra de la Kasbah a fixé des objectifs chiffrés pour 2020 : un déficit budgétaire contenu à 3 % (plus de 7 % aujourd'hui), réduction de la masse salariale de la fonction publique à 12,5 % (contre 14 % officiellement), maintien de l'endettement à 70 % du PIB. Chahed veut une croissance de 5 % (contre 2,3 % en 2017) par an. Et il souhaite faire baisser le chômage de trois points, de 15,5 % à 12 %. Ambitieux. Ce que Le Quotidien, l'un des trois titres de la presse francophone, a résumé en une : « Beau discours, méthode incertaine ». Chahed a également mis en avant des résultats liés à son action depuis un an : hausse des investissements de 6,7 %, retour des touristes et production du phosphate en forte hausse… Parmi les réformes évoquées : relèvement de l'âge légal du départ à la retraite, hausse des cotisations sociales… L'UGTT – le syndicat quasi majoritaire dans le pays – avait anticipé ces sujets en fixant à avril 2018 le début des futures négociations salariales. Son secrétaire-général, Nourredine Taboubi, ne veut pas entendre parler de gel des salaires. Dans une Tunisie ou plus de 40 % du budget de l'État est consacré aux seules rémunérations d'une fonction publique pléthorique (650 000 pour 11 millions d'habitants), la moindre augmentation a des effets dévastateurs sur les finances publiques. Et à la fin de l'année, les augmentations signées en 2017 entreront en vigueur. Elles avaient été décalées pour ne pas nuire au budget 2017.

Des députés critiques

Face à un remaniement qui fait la part belle aux ministres du régime Ben Ali (Finances, Éducation nationale notamment), on s'attendait à des réactions plus colorées de la part des élus. Si certains n'ont pas fait mystère de leur déception, ils ont néanmoins voté la confiance. Pour Nourredine B'hiri, chef du bloc parlementaire d'Ennahda (le parti islamiste), « le retour des ministres de l'ancien régime ne nous inquiète pas », car « ils sont déjà de retour depuis longtemps ». Ennahda fait le dos rond pour l'instant, soucieux de garder son image de garant de l'union nationale. Le député Mekki indiquait que son « mouvement accepte globalement le remaniement partiel annoncé ». Pour Lilia Younes Ksibi, du parti libéral Afek Tounes, même son de cloche : « Sur les ministres choisis, il y a beaucoup à dire, ce n'est pas ce que nous attendions. » Mais Afek a voté la confiance. Côté Nidaa Tounes, le parti fondé pour BCE dont Chahed est issu, Hassen Amri a estimé que « c'est le gouvernement d'union nationale qui est à l'origine de l'amélioration du climat des affaires ». Quand Fadhel Ben Omrane disait, décomplexé : « Je remercie les ministres ayant travaillé avec Ben Ali car ils sont venus servir le pays. » Plus de six ans après sa révolution, l'ombre du dictateur déchu, tel le fantôme du père d'Hamlet, accroît sa portée. Le Front populaire (gauche, extrême gauche) évoquait « un gouvernement provocateur », parlant également « de simples agents du FMI ». Ses élus ont voté contre le remaniement. Dimanche, maladresse ou signal fort, le monsieur FMI en Tunisie avait accordé un entretien au quotidien d'État La Presse de Tunisie. Björn Rother y avait tracé les réformes à mener illico presto.

Parité mise à mal, espoir dans les milieux d'affaires...

Alors que le président de la République a engagé le 13 août dernier une mission de réflexion sur l'égalité homme-femme sur la question de l'héritage, elles sont nombreuses à pointer du doigt le très faible nombre de ministres femmes : deux sur vingt-huit. La parité imposée par l'ISIE (l'Instance indépendante en charge des élections) lors des législatives de 2014 et bientôt des municipales ne s'applique pas au gouvernement. Parmi ceux qui réclament depuis plusieurs années une action politique d'envergure sur les réformes, les réactions sont off. Certains espèrent que « les décisions courageuses seront prises », d'autres préfèrent le « wait and see ».

... en attendant le test de la loi de finances 2018

Alors que Youssef Chahed ne cesse d'ouvrir sa réflexion aux suggestions économiques des partis, tant pour lutter contre la corruption que pour trouver des solutions, ils sont nombreux à estimer que le défi sera le prochain budget de l'État. Entre les crédits à rembourser, la masse salariale de la fonction publique qui en ponctionne 40 %, les marges de manœuvre ne sont pas légion. Chahed a vanté les partenariats public-privé comme solution. Ce que souhaitait la CONECT, confédération patronale. Une mission du FMI sera à Tunis en octobre. Il en découlera (ou pas) le versement d'une nouvelle tranche du crédit contracté auprès de l'organisation issue des accords de Bretton Woods.

Des citoyens désabusés

Si le rejet de la classe politique bat tous les records parmi la population, celle-ci se prend de plein fouet l'inflation (+ 5,7 % en août) en période de rentrée scolaire. L'INC (Institut national de la consommation) évoque une hausse des prix de 20 % pour les articles indispensables. L'habillement, les transports et les frais d'inscription alourdissent la facture globale. Ce qui profite au marché parallèle qui « offre » de nombreux produits (cahiers, vêtements…) à moindre prix. Le remaniement ministériel n'a pas suscité d'engouement ni d'intérêts particuliers parmi la population. Elle n'y croît guère. « On peut changer les joueurs sur le terrain, si on ne change pas l'entraîneur et la stratégie, ça ne sert à rien », lâchait un libraire. Du Bardo aux rues tunisiennes, le GAP est profond. Youssef Chahed a encouragé les députés à être sur le terrain pour faire de la pédagogie des actions à mener. Le dixième gouvernement (depuis le 17 janvier 2011, trois jours après l'accomplissement de la révolution) est en place. Il jouit d'une forte majorité au Parlement. Et n'a pas le droit à l'erreur. Houcine Jaziri, député Ennahda élu en France, lançait un conseil au chef du gouvernement, lui recommandant de relire la 12e sourate du Coran, celle de Yusuf : « Le danger vient toujours de ses proches. »

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