Vendredi 24 Novembre 2017

Soudan du Sud : « La France a la responsabilité d’agir »

Soudan du Sud : « La France a la responsabilité d’agir »
(Le Monde 08/11/17)
Le président français Emmanuel Macron

Pour le diplomate canadien Nicholas Coghlan, Paris est bien placé pour mener un effort multilatéral visant à résoudre l’un des pires conflits au monde. Lors de sa première allocution devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre, le président Emmanuel Macron, dans une référence historique à la seconde guerre mondiale, a parlé de façon émouvante d’une « dette » de la France « à l’égard de tous ceux qu’on a privés de leur voix ». Il a parlé des sans-voix en Syrie, dans le Sahel, et parmi les vagues de migrants forcés de quitter leur foyer en raison de multiples conflits. Il a également affirmé qu’il n’y avait « rien de plus efficace que le multilatéralisme ».

Le président Macron a raison. En tant que membre éminent des Nations unies et de l’Union européenne (UE), la France est bien placée pour mener un effort multilatéral visant à résoudre les pires conflits au monde. Dans un récent discours aux 170 ambassadeurs de France, il est allé plus loin, proclamant qu’il voulait une France « porteuse de solutions et d’initiatives lorsque se profilent des crises nouvelles ».
Une guerre civile

Le Soudan du Sud n’a certes jamais été une priorité de la politique étrangère française. Néanmoins, la France est l’un des rares pays à avoir un ambassadeur à Juba, la capitale sud-soudanaise. Il est peu d’exemple où le pouvoir du multilatéralisme, dont le président Macron parle si éloquemment, pourrait être mis à profit pour résoudre une crise qui, bien qu’elle ne soit pas nouvelle, a désespérément besoin de solutions.

Plus jeune pays au monde, né de la scission du Soudan en 2011, le Soudan du Sud est à l’origine de la plus grave crise de réfugiés sur le continent africain depuis le génocide rwandais de 1994. Deux millions de personnes, sur une population de 12 millions, ont fui le pays et deux autres millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays. Plus de la moitié de ceux qui demeurent au Soudan du Sud dépendent de l’aide alimentaire de l’ONU, grâce à la générosité des bailleurs de fonds gouvernementaux, dont la France.

La guerre au Soudan du Sud n’est ni sectaire, ni religieuse. Contrairement à de nombreux autres conflits, elle n’est pas liée au changement climatique, ni exacerbée par l’ingérence de grandes puissances. Il s’agit d’une guerre civile motivée par l’ambition personnelle des gouvernants sud-soudanais et des chefs rebelles. Elle est alimentée par des niveaux alarmants de corruption, des abus de pouvoir et la manipulation de tensions ethniques par toutes les parties.

La triste réalité est que la population sud-soudanaise continuera à souffrir tant que les seigneurs de guerre du pays n’auront aucun compte à rendre pour leurs agissements. Les circonstances sont difficiles. Pourtant, avec un fort leadership régional assorti d’un appui international, il y a encore de l’espoir pour le peuple sud-soudanais.
Misère grandissante

Des efforts de paix sont en cours. Ils sont dirigés par l’Autorité intergouvernementale sur le développement (IGAD), un bloc régional est-africain formé des pays voisins du Soudan du Sud, et visent à relancer l’accord de paix de 2015, au point mort depuis deux ans, mais pas de manière irréversible. Pour la France, un soutien appuyé à cette initiative, avec ses alliés européens et nord-américains, serait une première manière d’aider le peuple sud-soudanais.

L’élite du gouvernement du Soudan du Sud et les chefs rebelles, de plus en plus divisés, traînent les pieds face aux efforts de l’IGAD. Non contents de profiter de la misère grandissante du peuple sud-soudanais, ils mettent à l’abri dans les pays voisins leurs familles et leur butin de guerre. Malgré l’insolvabilité totale du Soudan du Sud, leurs comptes en banque à l’étranger augmentent au même rythme que les violations massives et bien documentées des droits humains commises par toutes les parties : recrutement d’enfants pour en faire des soldats, violences sexuelles récurrentes, attaques contre les casques bleus et les travailleurs humanitaires.

En août, des parlementaires à Juba ont constaté avec stupéfaction que les revenus du pétrole sud-soudanais n’étaient pas déposés à la Banque centrale du pays. Ces précieuses devises sont probablement détournées par les chefs de guerre qui les placent dans des banques privées ou achètent des armes, au moment même où l’on demande aux bailleurs de fonds internationaux de passer à la caisse pour subvenir aux besoins des populations civiles.

Le bien-être des Sud-Soudanais semble être la dernière des préoccupations de leurs dirigeants. Le président Salva Kiir l’a reconnu à demi-mot en déclarant nonchalamment au Washington Post, en réaction à la possible interruption de l’aide américaine : « Ce n’est pas moi, en tant que personne, qui en subirai les conséquences. »

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