Lundi 18 Décembre 2017

Le plan de bataille de Kandeh Yumkella, le candidat qui veut changer la Sierra Leone

Le plan de bataille de Kandeh Yumkella, le candidat qui veut changer la Sierra Leone
(La Tribune 09/05/17)

Un « stand-by » à sa carrière diplomatique ! Entre les privilèges de son poste de haut-fonctionnaire aux Nations-Unies et la reconstruction d’un des pays les plus pauvres d’Afrique et du monde, Kandeh Yumkella a vite tranché. Avec l’ambition de bâtir une nouvelle Sierra Leone, ce diplomate chevronné de 57 ans veut porter un message de changement par la réduction de la pauvreté, la lutte contre la corruption et l’accès à une éducation de qualité et au travail pour les jeunes. La Tribune Afrique a rencontré l’homme qui veut devenir le président des pauvres, et qui livre en exclusivité les grandes lignes de son plan de bataille.
Les yeux illuminés, la gestuelle est précise. Comme une répétition des grandes conférences internationales dont il a l'habitude, c'est avec une passion teintée d'inquiétudes et d'espoir que Kandeh Yumkella parle de la Sierra-Leone.

« Au cours de ma carrière aux Nations-Unies et parfois dans les conférences que j'animais à travers le monde, cela me mettait mal à l'aise, au fond cela me faisait mal, quand mes collègues me rappelaient que mon pays a encore fini parmi les derniers ou les pires lorsqu'il s'agit de parler de statistiques de performances économiques et de développement humain », se souvient-il avec amertume.
Une carrière suspendue au service de son pays
« Les gens me disaient « pourquoi êtes-vous là à aider d'autres pays à monter des projets de développement et d'électrification alors que votre pays en a plus besoin ?». En réponse à l'injonction, cet ancien haut-fonctionnaire onusien a mis en jachère une brillante carrière dans la diplomatie internationale et le développement économique, longue d'une vingtaine d'années, pour se lancer dans la course à la State House pour la présidentielle de 2018.

Et puis, changement de vie. « En Sierra Leone, je suis maintenant installé dans une maison alimentée par un panneau solaire pour avoir de l'électricité et je pompe de l'eau pour ma propre consommation ».

C'est loin du confort de sa résidence de fonction à Vienne où cet agro-économiste formé dans les universités américaines de Cornell et de l'Illinois, occupait le poste de Directeur de l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) entre 2005 et 2013 avant d'effectuer un retour au bercail. Officiellement candidat à la présidentielle de 2018, c'est là, au plus près des 7 millions de Sierra-Léonais, que Kandeh Yumkella compte tracer sa route vers la State House en parcourant le pays. « Une manière de découvrir ce qui est supposé être son propre pays », ironisent ses adversaires politiques qui font remarquer sa carrière menée loin de la Sierra Leone.

« J'ai fait plus pour mon pays ces vingt dernières années que ceux qui veulent mettre des étiquettes. J'ai utilisé ma bonne volonté pour faire venir des projets dans le pays comme ce projet de centrale de 3 mégawatts dans le nord ou celui de 11 mégawatts dans le sud, sans parler des fonds que j'ai contribué à trouver pour reconstruire à travers le pays des écoles détruites par les rebelles pendant la guerre », balaie Kandeh Yumkella d'un revers de main.
"Le peuple d'abord" comme slogan dans l'un des pays les pauvres d'Afrique
Sur la route vers la présidentielle, l'ancien diplomate onusien devra d'abord mener une bataille du leadership lors des primaires retardées du Parti du peuple de Sierra Leone (SLPP, acronyme anglais), le parti créé par son père. Son principal opposant lors de ces primaires suspendus à une décision de justice, n'est autre que le candidat malheureux de la présidentielle de 2012, Julius Maada Bio, l'éphémère Président de la République (janvier à mars 1996).

En perspective de cette confrontation politique, Kandeh Yumkella cultive donc ses réseaux au sein de la diaspora et de ses amis dont certains lui murmurent de claquer la porte du SLPP pour créer un nouveau mouvement politique. « Nous soutiendrons votre mouvement », c'est ce que nous disent les gens ». Pour prendre de l'avance sur le terrain populaire, il sillonne le pays à la rencontre de la population surtout de la jeunesse, sa base politique.

Et pourtant, au-delà de la querelle politique, les questions sociales influenceront à coup sûr les choix électoraux. Le pays ouest-africain de 7 millions d'habitants s'apprête à traverser une période charnière de son histoire politique. Le président Ernest Bai Koroma, arrivé au terme de son second et dernier quinquennat devra céder le fauteuil après avoir engagé un processus de relance inachevé dans l'un des pays les plus pauvres d'Afrique, ravagé par l'épidémie d'Ebola. Malgré le lancement de projets d'infrastructures et la restructuration du secteur des mines, la Sierra Leone est un pays pauvre assis sur de l'or. Les découvertes de gaz et de pétrole ont accentué le taux d'extrême pauvreté qui frise les 70%.

Candidat à la succession d'Ernest Bai Koroma, c'est dans l'opposition que Kandeh Yumkella mènera la mère de ses batailles. « Le peuple d'abord », son slogan de campagne est le résumé d'un programme qui veut prioriser les personnes vulnérables. « La première priorité est de combattre la corruption qui a explosé ces dix dernières années. Il nous faut conscientiser les masses populaires et redonner confiance au système de la méritocratie », détaille-t-il. Il a ainsi l'ambition de mettre fin à ce qu'il appelle la « kleptocratie » régnant en Sierra Leone, et qu'il définit comme un système profondément corrompu où celui qui vole et détourne le plus de fonds publics est celui qui détient le plus de pouvoir.

Une position qui lui a valu le spectre d'une insécurité et de menaces sur sa personne. "Je crains pour ma sécurité. Je suis obligé d'être entouré de volontaires qui se joignent à mon propre personnel de sécurité. Ce ne sont pas des professionnels qui ont été formés pour assurer la sécurité physique d'une personne. Alors forcément, je suis menacé. Mais je ne suis pas habitué à cette configuration car cela coupe, dans certaines zones, le contact avec les personnes"

Programme ambitieux, cherche financement
La corruption, c'est en fait l'arbre qui cache la forêt du désarroi social dans une Sierra Leone où le taux de chômage dépasse les 60% chez les jeunes. « Bien avant la lutte contre la corruption, c'est la lutte contre la pauvreté qu'il faut mener par la création de richesse. Quand on veut combattre la corruption, il faut créer de la richesse et que cette richesse soit réinvestie dans des programmes destinés aux jeunes et aux personnes vulnérables particulièrement les femmes qui ont le plus souffert pendant l'épidémie d'Ebola. Les jeunes sont déçus. Ils sont fâchés à cause du manque d'opportunités d'emploi. Je peux le voir, je peux le sentir quand je pars à leur rencontre pour leur parler », explique Kandeh Yumkella.

« Notre projet plaide aussi pour un investissement dans les secteurs sociaux prioritaires comme l'éducation et la santé qui doivent être revalorisés. Tout comme il faut des professeurs bien payés pour améliorer la qualité et le niveau de l'enseignement, il faut un accès aux soins de santé », ajoute le candidat à la présidentielle.

Et l'économie du pays dans tout ça ? « Il faut engager le pays dans la voie de la diversification de son économie qui reste encore trop dépendante du secteur minier. Pour réussir cela, nous devons accroître les investissements dans l'agro-business, l'industrie, le tourisme », promet Kandeh Yumkella, qui met notamment l'accent sur le tourisme comme secteur d'avenir stratégique pour son pays. Il ajoute : « C'est aussi crucial d'accélérer les investissements déjà engagés dans les infrastructures et l'énergie. Nous espérons faire de la Sierra Leone, un pays attractif pour les investisseurs en allégeant le climat des affaires ».

Kandeh Yumkella, l'homme qui veut sortir son pays de la pauvreté
Déterminé, combatif, explicatif, c'est avec conviction et passion que Kandeh Yumkella explique le projet de société qu'il propose. Mais, ce n'est pas à un diplomate de carrière qu'il faut expliquer que l'argent est le nerf de la guerre, ne fusse-t-elle que politique. Selon les estimations, il lui faut entre 10 et 12 millions de dollars pour financer la campagne qu'il compte mener dans les coins les plus reculés du pays.

Pour les récolter, Kandeh Yumkella compte sur ses réseaux au sein de la diaspora sierra-léonaise animée comme lui par un désir de changement d'images. « Mon équipe et moi pensons à la possibilité de lancer une campagne sur les plateformes digitales pour mieux expliquer et détailler notre programme », souffle-t-il. Il compte aussi recourir à des financements innovants pour compléter ses levées de fonds, notamment en recourant au Crowdfunding. Sur le terrain de la mobilisation des électeurs, c'est le porte-à-porte. Ces déplacements stratégiques permettront à Kandeh Yumkella de confronter son programme social aux populations rurales et d'affiner sa stature nationale.

Loin des couloirs de l'Onu dont il a abandonné les salons feutrés, Kandeh Yumkella veut bâtir la nouvelle image de la Sierra Leone. De plus en plus, il se positionne comme le candidat le plus en vue pour succéder à Ernest Bai Koroma. En perspective de la course déjà engagée, il pourrait rejoindre la State House comme le président des pauvres !

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