Mercredi 22 Novembre 2017

Au Rwanda, la réconciliation n’est pas un vain mot

Au Rwanda, la réconciliation n’est pas un vain mot
(Le Monde 11/04/17)
Archives des « gacaca », à Kigali, en 2014. Ces tribunaux villageois ont été mis en place pour juger des personnes accusées de participation au génocide des Tutsi au Rwanda, dans une perspective de réconciliation nationale.

L’histoire d’Olivier, rescapé du génocide des Tutsi en 1994, permet à notre chroniqueur de retracer le chemin parcouru par le pays depuis vingt-trois ans. Jusqu’en 1994, Olivier était un petit garçon comme les autres : il allait à l’école, il jouait au foot avec ses camarades de classe et, le dimanche, il se rendait à l’église de Cyahinda, dans le sud du Rwanda. Pour le petit garçon qu’il était, l’église représentait quelque chose : un sanctuaire, un refuge, un endroit pas tout à fait comme les autres.

Au mois d’avril de cette année-là, son univers bascula. A la radio, les tubes du moment avaient disparu, remplacés par un sinistre refrain, « Tuzabatsemba », qui signifiait : « Nous vous exterminerons et nous vous éradiquerons tous. » Quand les massacres commencèrent, c’est à l’église de Cyahinda que l’adolescent de 14 ans pensa. Il y serait en sécurité.

En journée, il se cachait dans la forêt, bravant la faim, la soif et la peur, priant de tout son cœur pour que cette pluie qui hier l’empêchait de jouer au ballon avec ses amis s’abatte le plus fort possible aujourd’hui et qu’elle entrave l’œuvre des affamés de la mort. La tombée de la nuit apportait l’espoir du mouvement : il pourrait courir, fuir. La pluie était une alliée : elle absorbait tous les bruits.

Lorsqu’il arriva à l’église, ce fut l’horreur : une rivière de sang, un tapis de cadavres d’hommes et de femmes déchiquetés, d’enfants démembrés. Les tueurs étaient impitoyables, quitter le pays était sa seule chance. Alors il trouva refuge sur les longs coteaux de Gasasa et, de là, entouré d’un petit groupe de survivants, il parvint à échapper aux hordes de criminels qui les pourchassaient. Il franchit la frontière burundaise le 22 avril 1994. La veille, le Conseil de sécurité de l’ONU, pourtant au fait de la situation, votait la réduction du contingent des forces de sa mission au Rwanda, la Minuar, à 270 soldats ghanéens, tous volontaires…

Vingt-trois ans après, Olivier se souvient encore de la voix retentissante de Ladislas Ntaganzwa, l’autorité politique de la région, qui, dans un haut-parleur, appelait ses confrères côté burundais à lui renvoyer ces adolescents « paresseux » qui « fuient la famine »…

Thérapie collective

A l’image de beaucoup de Rwandais que je connais, Olivier est plutôt réservé. Son débit est lent, sa voix est douce. Il relate son expérience avec un calme qui déstabilise. On ne sent pas de haine en lui, plutôt une tristesse sourde et une profonde incompréhension. Vingt-trois ans après, il ne comprend toujours pas pourquoi. Qu’a-t-il fait pour mériter un tel déchaînement de haine ? Qu’ont fait les siens pour mourir aussi atrocement ? Et puis comment un homme politique, pourtant censé œuvrer à la concorde générale, a-t-il pu apporter un concours actif à un projet d’anéantissement systématique d’une partie de sa propre population ?

Il a témoigné de son expérience et posé ces questions au cours du « Ndi Umunyarwanda » organisé par le Sénat rwandais, mercredi 5 avril. Il s’agit d’un dialogue institutionnalisé, porté par le gouvernement dans le cadre du programme de réconciliation nationale et de lutte contre l’idéologie génocidaire, et qui donne l’occasion à chaque institution rwandaise d’ouvrir le débat sur la période la plus sombre de l’Histoire du pays et, en même temps, de faire œuvre de thérapie collective.

L’expérience d’Olivier a influencé son rapport aux politiciens. Il nourrit vis-à-vis d’eux une méfiance de principe. Pour beaucoup de Rwandais, le personnel politique était en première ligne dans le désastre de 1994. En parcourant le pays à la fin des années 1990 pour expliquer aux populations ce qu’est une Constitution, l’importance d’en avoir une et les raisons pour lesquelles celle-ci devait sortir des entrailles du peuple (et non du cerveau de constitutionnalistes occidentaux), le sénateur Tito Rutaremara, alors président de la commission chargée de rédiger la première Constitution rwandaise post-génocide, a été surpris par la profonde défiance des populations : « Vous les hommes politiques qui nous avez montés les uns contre les autres, maintenant vous nous demandez d’être unis. Eh bien montrez donc l’exemple ! »

Derrière la dénonciation de la classe politique, il y avait la demande d’une nouvelle manière de faire de la politique. Après le génocide des Tutsi, le peuple rwandais exigeait de l’apaisement, de la stabilité, de la sérénité. De cette aspiration est né un système politique inédit en Afrique. Là où ailleurs la politique est un jeu à somme nulle, ici le consensus est recherché et même imposé. L’unification du pays est impérative.

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