Jeudi 18 Janvier 2018

Dans le nord de la Centrafrique, un désert scolaire pour une "génération perdue"

Dans le nord de la Centrafrique, un désert scolaire pour une "génération perdue"
(AFP 28/12/17)

"Tu veux jouer avec nous?": faute de professeur, Moussa, gamin de Birao, dans le nord de la Centrafrique, passe ses journées sur le terrain de football, au lieu d'aller à l'école.

Ses parents l'ont déposé ce matin avant d'aller aux champs à son école de Garba, l'une des trois primaires de la capitale de la région de la Vakaga, qui compte 422 élèves inscrits. Mais aucun personnel qualifié pour leur apprendre à lire ou compter.

Trois colonnes se forment pourtant bientôt devant le bâtiment et les deux tiers des élèves s'apprêtent à entrer en classe. Moussa reste à jouer au football.

"C'est moi qui fais les cours", explique Adam Deko, 43 ans, professeur de fortune d'une région sans éducation. Il n'a aucun diplôme, et a arrêté l'école en classe de 3e.

Dans la Vakaga, région oubliée de la Centrafrique, au carrefour des frontières tchadienne et soudanaise, il y a moins de cinq professeurs contractuels pour 52 écoles et près de 38.000 jeunes entre 7 et 18 ans, "scolarisables".

Alors, pour combler le vide, une ONG française forme des "maîtres-parents" aux rudiments de l'éducation.

- 'On supporte'-

"On réhabilite des écoles, sensibilise les communautés sur l'importance de l'éducation, on remet des kits scolaires...". Alnour Sallet, directeur pour la Vakaga de l'ONG Triangle, énumère la longue liste de leurs actions pour l'éducation dans la région. De l'avis de beaucoup à Birao, Triangle est devenu indispensable.

"Et depuis 2015, on a formé 260 maîtres-parents", ajoute M. Sallet. Adam en fait partie.

"J'ai des enfants de 8 à 12 ans en classe", raconte-t-il avant d'aller écrire au tableau la date du jour. La salle de classe est bondée, il y a ce matin une centaine d'élèves - l'apprenti enseignant n'a aucune idée du nombre exact.

Djamila, 13 ans, n'est pas concentrée. "Il y a trop de monde, je n'ai rien pour écrire, on partage un banc à quatre. Mais on a de la chance, dans l'autre école ils n'ont pas de table."

Construite en 2017 et inaugurée en grande pompe par le président Faustin-Archange Touadéra début novembre, "l'autre école", Djobkia, à quelques centaines de mètres de là, n'a aucune fourniture scolaire.

Les élèves sont par terre et le professeur n'a pas de matériel sinon une craie blanche. "Oh vraiment, on a besoin d'enseignants", geint Samedi Hatim, 34 ans, professeur contractualisé cette année après une année de sociologie à l'université de Bangui.

Des enseignants, le gouvernement en a pourtant promis et affecté 110 début septembre pour la Vakaga. "Mais ils ne sont jamais arrivés, on les attend toujours", continue M. Hatim, qui partage avec un maître-parent le fardeau d'éduquer les centaines d'élèves de l'école Djobkia. "On supporte, on attend, qu'est ce qu'on peut faire d'autre?"

- Maîtres d'un jour -

Ailleurs en ville, les rares fonctionnaires présents se sont organisés pour donner des cours: le commissaire, les proviseur, intendant, l'administrateur et le censeur du lycée ont tous pris des habits de maître d'un jour.

"On arrive a donner environ quatre heures de cours par classe par semaine" en raison du manque de matériel et de professeurs, explique le censeur, Dieudonné Koudoufara, 62 ans, assis sur une table d'une salle de classe vide.

"Tout est toujours en retard ici, on n'a cours que dans certaines matières et on commence l'année scolaire avec plusieurs mois de retard", corrobore Abattor, 21 ans, en terminale, en regardant les mouches voler devant le lycée.

"Le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) a amené des planches pour réparer les tables et les bancs du lycée. Mais il faut encore trouver l'argent pour payer les menuisiers", dit-il, dépité.

En 2017 à Birao, 29 élèves ont passé le baccalauréat, pour une population estimée à 120.000 personnes et 26.000 enfants "scolarisés". Un seul a réussi.

"Et quand tu as le bac, tu fais quoi après?", demande Moustapha Fadoul, chargé de programme à la Maison des jeunes de Birao. "Le bac, il ne nous sert à rien", ajoute Abattor.

"Etudier à Bangui, c'est dangereux pour nous les musulmans. Et au Soudan, c'est trop cher. On est bloqués ici, on ne peut devenir qu'agriculteur", conclut Moustapha.

Alors, les jeunes vont couper du bambou dans la brousse pour le revendre aux commerçants qui partent vers le Soudan. Ils cultivent aux champs arachides et haricots. Ou rejoignent le groupe armé qui contrôle la ville, le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), du chef de guerre Noureddine Adam.

"On est une génération perdue", dit en baissant les yeux un élève qui attend devant l'école Djobkia. "Je ne sais pas ce qu'on va faire".

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