Lundi 21 Août 2017

En Ouganda, après le joug du Seigneur

En Ouganda, après le joug du Seigneur
(Libération 31/03/17)
Des rebelles de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA)

La réinsertion des enfants enlevés par l’Armée de résistance du Seigneur, fondée à la fin des années 80, est un défi majeur pour le pays. A Gulu, dans le nord-ouest, les habitants tentent de panser les plaies du passé en évitant de pointer du doigt les responsables des anciens massacres.

Main dans la main, Irene et Aciro sortent de l’église. Elles viennent d’assister à leur troisième messe de la journée, habitude prise lors de leur captivité aux mains de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), quelque part dans le nord-ouest de l’Ouganda. «Ce sont des gens très croyants. Quand ils ne font pas la guerre, ils prient», explique Irene. Pendant sept ans, elles ont survécu aux mains des rebelles luttant pour instaurer dans le pays un régime basé sur les Dix Commandements. Aujourd’hui très affaiblie, la LRA ne compte plus que quelques centaines de combattants.

Mais à l’époque, des milliers d’hommes les gardaient captives, sous l’autorité du mystique Joseph Kony, autoproclamé porte-parole de Dieu. «On priait nous aussi, pour réussir à fuir un jour.» Un matin de 2007, elles entendent des coups de feu autour de leur camp. «On a compris que quelque chose d’inhabituel se passait quand tous les hommes sont partis se battre en même temps.» C’est Dieu qui leur donne une chance de s’échapper, elles en sont persuadées.
Centre de formation

Après quelques kilomètres de course avec leurs huit enfants (quatre chacune), elles tombent nez à nez avec une patrouille de l’armée ougandaise. C’est la fin de leur calvaire. Fini l’esclavage sexuel, les mariages forcés. Les soldats les amènent à Gulu, la plus grande ville de leur région natale. Elles se retrouvent dans un centre de formation, censé les aider à se réinsérer. Robert Kilama, son directeur, a vu le mouvement grandir. «Lorsque l’Armée de résistance du Seigneur s’est formée entre 1986 et 1988, on n’imaginait pas l’ampleur qu’elle allait atteindre. En 2006, quand la guerre s’est arrêtée en Ouganda, des milliers de combattants et de captifs sont revenus… Irene et Aciro étaient perdues en ville, il a fallu les aider, et ce n’était pas gagné d’avance car les anciens de LRA sont mal accueillis.»

Elles n’ont pas fait exception. «Nos familles nous ont ouvert les bras, les autres étaient beaucoup moins contents de nous voir, se souvient Irene. Mais ce sont nos enfants qui ont le plus souffert. Pour les autres, c’étaient des monstres. Pendant quelques années, j’ai cherché un nouveau mari. Depuis, j’ai laissé tomber, les hommes pensent tous que la vie dans la brousse nous a rendu violentes et mal éduquées.» La solution pour s’intégrer, c’est Robert Kilama qui leur apporte : une formation de peintre en bâtiment : «La réinsertion, c’est un problème qui touche tous ceux qui ont été enlevés par la LRA. Et jusqu’à présent, la meilleure solution que nous avons trouvée consiste à rendre ces personnes utiles. Si elles servent la communauté, elles sont plus vite acceptées et tout rentre dans l’ordre.»

Le long de la route principale de Gulu sont alignées de petites échoppes en bois sous tôle : charpentiers, ébénistes, mécaniciens… Beaucoup sont tenues par les quelque 6 000 anciens élèves du centre. Certains étaient des enfants-soldats, d’autres vivaient ici et voulaient simplement apprendre un métier, impossible de les différencier sans connaître leur passé. A quelques pas de là, une foule s’active autour d’un imposant bâtiment neuf. La grande halle qui se détache des maisons à étages s’avère être le nouveau marché, inauguré en grande pompe par le président Yoweri Museveni en 2015. Le dirigeant autocratique tenait à montrer qu’il n’oubliait pas cette région, délaissée au cours des trente dernières années. «Tout ce temps, le nord de l’Ouganda a été abandonné par l’Etat. Le gouvernement se justifiait grâce au conflit, éructe Komakech Kelly, maire de l’un des districts de Gulu. Maintenant, il ne peut plus faire comme si on n’existait pas.»

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