Mercredi 20 Septembre 2017

Nigeria: les fonctionnaires en guerre contre les salaires impayés

Nigeria: les fonctionnaires en guerre contre les salaires impayés
(AFP 13/09/17)
Photo d'illustration. Le dépistage d'Ebola aux frontières du Nigeria a permis d'éviter que le virus ne se propage

Kenneth Madiebo ne cherche pas une reconnaissance mondiale pour avoir contribué à stopper la propagation d'Ebola au Nigeria en 2014: il veut juste être payé.

Près de trois ans après l'épidémie, le Dr Madiebo et six de ses confrères intentent un procès au gouvernement pour réclamer ce qu'ils considèrent leur dû, soit 36 ​​mois d'arriérés de salaires équivalant à près de 375.000 euros.

Lui qui a risqué sa vie en première ligne, en accueillant les patients infectés au centre des opérations d'urgence d'Ebola à Lagos, ne comprend pas comment les choses ont pu en arriver là.

"Nous sommes tous d'accord pour dire que nous avons très bien fait notre boulot. Nous avons tout géré", affirme ce spécialiste de la santé publique à l'AFP.

Son cas n'est pas isolé: les conflits sociaux se multiplient dans le secteur public.

Le personnel de plusieurs dizaines d'universités étatiques et fédérales s'est mis en grève mi-août pour le non-paiement d'indemnités remontant à 2009.

Les médecins des hôpitaux publics essaient quant à eux de faire pression pour que le gouvernement mette en oeuvre un accord permettant de règlement de salaires impayés depuis 2013.

En 2015, les salaires des fonctionnaires (tous secteurs confondus) dans 30 Etats sur 36 n'étaient pas à jour, alors que le géant économique ouest-africain plongeait vers la récession après la chute des cours mondiaux du baril de brut.

Le ministère des Finances a déclaré en juin que 12 administrations locales devaient encore de l'argent à leur personnel (un à neuf mois de salaire), malgré les opérations de renflouement du gouvernement à hauteur de 760 milliards de naira (1,7 milliard d'euros).

En décembre dernier, l'équipe féminine de football a elle aussi organisé une marche devant le Parlement, affirmant ne pas avoir été payée après avoir remporté la Coupe d'Afrique des Nations.
- 'Mauvaise gestion' -

Alors que le Nigeria a finalement renoué avec la croissance, le président Muhammadu Buhari dénonce les administrations précédentes et les gouverneurs des Etats pour leur mauvaise gestion.

"Il y a des Nigérians qui n'ont pas été payés pendant six mois. Il y a des Nigérians qui n'ont pas reçu leurs pensions de retraite depuis des années", a-t-il déclaré cette semaine.

Le travail du docteur Madiebo impliquait des relations directes avec des cas confirmés ou suspects de fièvre mortelle.

Il affirme que son salaire n'a plus été payé dès octobre 2014, lorsque l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré la fin officielle de l'épidémie après huit décès sur seulement 20 cas déclarés, dans un pays de plus de 170 millions d'habitants.

L'OMS a salué la réponse du Nigeria comme un "succès spectaculaire" alors que plus de 11.300 personnes sont mortes d'Ebola, la plupart en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone.

"Au départ, nous n'étions pas trop inquiets parce que nos salaires arrivaient souvent en retard, parfois de quatre, parfois de cinq mois", explique le Dr Madiebo.

Chikwe Ihekeazu, coordinateur du Centre national de surveillance des maladies (NCDC), assure à l'AFP qu'un comité a été mis en place pour trouver une solution, alors que les personnels de santé étaient payés grâce à des subventions extérieures.
- Services publics en ruines -

D'après Dela Dada, spécialiste du droit du travail, "beaucoup de travailleurs ne connaissent pas leurs droits" au Nigeria.

"Cela explique que les employeurs, qu'ils soient publics ou privés, refusent souvent (de payer) les salaires sans avoir à rendre de comptes", at-il ajouté.

Au lieu de faire grève, les travailleurs non rémunérés devraient poursuivre leurs employeurs pour violation de leur contrat et de la convention de l'Organisation internationale du travail, estime-t-il.

Mais, vu le taux de chômage - officiellement plus de 14%, sans tenir compte des emplois informels - les employeurs savent que peu de mécontents oseront les traduire en justice.

Après des décennies de négligence, les services publics nigérians sont à l'état de ruines et manquent de tout, avec des situations de sous-effectifs aux conséquences dramatiques dans des secteurs comme l'éducation et les soins de santé.

Selon plusieurs économistes, le non-paiement des salaires ne fera que prolonger les effets de la croissance molle et les militants anticorruption avertissent que les fonctionnaires pourront difficilement résister aux pots-de-vin.

"Tout le monde veut contribuer" au développement du pays, affirme le docteur Madiebo. "Mais il y a beaucoup de gens qui ont perdu espoir de faire partie du système."

par Phil HAZLEWOOD, Joel Olatunde AGOI

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