Samedi 18 Novembre 2017

Niger : dans l'univers des passeurs d'Agadez

Niger : dans l'univers des passeurs d'Agadez
(Le Point 14/11/17)
Des migrants ouest-africains dans la cour d'un "ghetto" à Agadez en avril 2017.

Avec le flot incessant des migrants, entre clandestinité, traques de la police et essais de reconversion, des tranches de vie où risque et mort se côtoient au quotidien. « Passeurs », « Coxeur », « chef de ghetto »… Toutes ces activités liées à l'immigration ont permis l'enrichissement de nombreuses personnes à Agadez, dans le nord du Niger, jusqu'au printemps 2015 quand l'Assemblée nationale a adopté une loi pour lutter contre le trafic illicite de migrants. Depuis, la pratique de ces métiers est passible d'emprisonnement. Si de nombreuses personnes ont arrêté leurs activités, d'autres s'habituent à travailler dans l'illégalité.

Oumar et sa vie de passeur

Derrière un grand portail gris clair, Oumar*, coxeur et passeur agadézien, présente son ancien ghetto. Un turban blanc couvre la moitié de son visage, sans pour autant cacher son expression mi-dépitée, mi-nostalgique. « Ici, avant, on plaçait près de soixante migrants. Ils restaient là, le temps de réunir l'argent nécessaire à leur voyage. Chaque lundi, quatre véhicules partaient pleins, en direction de la Libye », se souvient-il. Aujourd'hui, l'endroit n'abrite plus qu'Ibrahim* et Salamou*, deux jeunes Nigériens qui étaient chargés de faire les courses pour les migrants du ghetto. Pour tuer le temps et se faire un peu d'argent, ils ont commencé un petit élevage. Salamou montre avec fierté ses gazelles, ses chèvres et ses oies. Puis, il entre dans la boutique qui jouxte le bâtiment. Elle est pleine à craquer de produis ramenés de Libye. « Quand on dépose les migrants, on ne rentre pas les mains vides. Aujourd'hui, c'est ce commerce qui les fait vivre », explique Oumar.

Il existe encore des ghettos dans la ville, mais beaucoup moins que par le passé. Depuis juin 2016, la loi 036-2015 réprime toute forme de commerce sur l'immigration. Depuis, 59 personnes ont été condamnées à Agadez et 109 véhicules appartenant à des passeurs ont été immobilisés par les forces de l'ordre.

Des réseaux bien organisés...

Malgré le succès de la mise en application de la loi, de nombreux agents de l'immigration sont prêts à travailler dans l'illégalité. Les chefs de ghettos louent leurs maisons aux migrants, les passeurs les transportent jusqu'en Libye et les coxeurs s'occupent de la logistique. Ils guident les migrants dans la ville, gèrent leurs transactions financières et leur achètent des bidons pour l'eau, du riz et de l'huile pour cuisiner. Le tout fonctionne dans un réseau tentaculaire.

« J'ai des contacts en Gambie, en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso », explique Oumar. « Lorsque les migrants quittent leur pays, leurs passeurs me mettent en contact avec eux et je suis leur voyage au jour le jour. Quand ils arrivent à Agadez, je vais les chercher à la gare et je les emmène à l'ancien ghetto. Ils restent là quelques heures, le temps que j'organise leur transfert vers les jardins », poursuit-il. Les ghettos étant facilement repérés par les policiers, les coxeurs préfèrent à présent disperser les migrants dans différentes maisons ou les emmener en dehors de la ville.

Oumar se rend dans l'un de ces endroits à quelques kilomètres d'Agadez. Un simple hangar de paille a été installé à côté d'un champ. L'air est frais. La végétation est dense. Le bourdonnement des insectes et le chant des oiseaux rendent le lieu paisible et agréable. Rien ne témoigne du passage de migrants si ce n'est les cendres du feu et les bidons, utilisés pour l'eau. « Les migrants peuvent rester ici plusieurs semaines. Ils partent quand l'argent de tout le monde est arrivé. À ce moment-là, j'appelle un chauffeur en qui j'ai confiance, pour les emmener jusqu'à Sebha, en Libye, ou bien je les conduis moi-même, en pickup. Au niveau de chaque poste de contrôle, j'ai un contact. J'appelle avant d'arriver, si la voie est libre, je passe. Sinon, j'attends. Dès que la patrouille militaire quitte le poste de contrôle, mon contact me prévient, et nous reprenons notre route », explique Oumar.
... de plus en plus contrariés par les contrôles

Pour ce passeur, la vie est dure depuis que les autorités ont sanctionné les activités financières liées à l'immigration. À côté de sa maison en brousse, deux petites bâtisses sont en construction. « C'est au temps de l'immigration que j'ai commencé à construire ces deux maisons », explique-t-il. Son fils de deux ans arrive tout sourire. Il grimpe sur ses genoux. Oumar le prend dans ses bras et le fait rire. Puis, son regard s'obscurcit. « La répression de l'immigration m'a forcé à arrêter les travaux. Les migrants ne viennent plus. Avant, par migrant je mettais 10 000 FCFA (15 euros) dans ma poche. Maintenant, je n'ai plus rien. C'est à peine si je trouve 1 000 FCFA (1,5 euro) pour nourrir ma famille », confie-t-il.

D'autres, au contraire, ont réussi à tirer des avantages de l'illégalité de leur métier. C'est vendredi soir et, comme tous les jours, passeurs et anciens passeurs se réunissent dans la cour de la maison de Zeine* pour prendre le thé, fumer des cigarettes et parler du travail. L'un d'entre eux, Goni*, confie : « Il y a plus de risques, mais c'est quand même mieux. » Depuis que la loi 036-2015 est entrée en application, il fait payer le voyage jusqu'à Sebha entre 250 000 et 300 000 FCFA (entre 385 et 460 euros). Avant 2016, c'était 80 000 FCFA (125 euros).

Les passeurs, s'ils se font arrêter, encourent jusqu'à 30 ans de prison, 30 millions FCFA (46 150 euros) d'amende et la confiscation de leur véhicule. Pour éviter toute confrontation avec les forces de l'ordre, ils s'enfoncent dans le désert, augmentant ainsi la prise de risque. « On a créé une nouvelle route », explique Goni. « Dans le temps, elle était empruntée par les trafiquants de drogue. Cette route, elle est tellement loin de tout que si tu as une panne là, c'est sûr tu vas mourir. Il n'y a que des gazelles là-bas. Parfois, on a même peur d'en renverser. Ça créerait des problèmes à la voiture », poursuit-il. « Nous, il y a quatre mois, on a eu une crevaison. On n'arrivait pas à enlever le pneu et le temps qu'on trouve de l'aide, neuf personnes sont mortes à cause du manque d'eau », raconte avec amertume son collègue Adam.

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