Jeudi 27 Juillet 2017

Vanessa, mémoire de l’Holocauste à Maurice

Vanessa, mémoire de l’Holocauste à Maurice
(La Croix 13/07/17)
Une vue du monument d el'Holocauste à Berlin en Allemagne.

J’avais 12 ou 13 ans quand j’ai entendu pour la première fois le mot Holocauste dans la bouche de ma mère qui m’a relaté avec des mots simples ce que c’était. Je me souviens d’avoir eu l’impression d’une main glacée se posant sur mon cœur mais à chaque fois qu’en classe je voyais, sur la mappemonde, mon île si loin de là où s’était déroulée cette chose barbare appelée « Holocauste », je respirais un peu mieux, comme si la distance et la petite taille de mon pays me protégeaient de cette inhumanité. C’est ce que j’ai cru pendant longtemps.

Jamais je n’oublierai le jour où j’ai appris l’histoire des détenus juifs de l’île Maurice. En décembre 1940, un bateau avec plus de 1 500 Juifs européens accoste à Port-Louis. Ils voulaient rejoindre Haïfa, sous mandat britannique, mais le bureau colonial à Londres avait décidé de les envoyer à l’île Maurice, alors colonie britannique. Considérés comme des « immigrés illégaux », ils seront enfermés pendant quatre ans et demi à la prison de Beau-Bassin, dans le centre de l’île. 128 meurent en détention, dont 3 jeunes enfants. Ils reposent tous au cimetière de Saint-Martin, dans un coin qui leur est dédié. J’avais 27 ans quand j’ai appris cela, je vivais en France, et je me souviens de ma grande colère, de mon incompréhension totale, de mon chagrin infini. Pourquoi aucun enseignant ne nous a-t-il parlé de ce cimetière ? Pourquoi n’y en a-t-il pas trace dans nos livres d’histoires ? Comment ai-je fait pour passer mille fois sur cette route qui mène à la plage de Flic-en-Flac, dans l’ouest du pays, sans m’apercevoir de ce lieu ? En 2007, j’ai écrit un roman avec pour toile de fond cette histoire mauricienne que peu de gens connaissent. Mais ce n’est « qu’un » roman et je regrettais qu’il y ait tant de « trous », tant de trajectoires personnelles inconnues ; la liste complète des détenus était inexistante, les noms des 60 bébés nés en prison n’ont pas été répertoriés. J’avais retrouvé, par exemple, dans un journal mauricien de 1942 une petite annonce de l’administration pénitentiaire demandant à la population de prêter des instruments aux détenus afin que certains d’entre eux puissent donner des concerts. Je me suis toujours demandé si cela avait marché, si la musique avait retenu dans la prison de Beau-Bassin.

À chaque fois que je retourne dans mon pays natal, je vais au cimetière. Je rapporte quelques galets ramassés sur des plages de l’Atlantique et je viens les poser sur les tombes. Je regarde les bougainvillées plantées le long des murs, j’écoute les oiseaux chanter puis je vais m’asseoir un moment dans un coin. J’allais faire cela, justement, quand je vois une femme s’approcher péniblement. Elle s’appelle Vanessa, elle est guide et travaille au Mémorial des détenus juifs de Beau-Bassin qui a ouvert en 2015, juste à côté. Je ne sais pas ce qui se passe, moi qui n’aime pas parler en ce lieu, moi qui aime être seule ici, mais cette femme-là me semble magnétique, lumineuse. Elle me parle d’Anna, professeure de musique dont la tombe est en face de nous. Professeure de musique ? Mon cœur se met à battre et Vanessa me révèle, comme si elle avait lu dans mes pensées, qu’un orchestre s’est formé et qu’il s’appelait BBB (Beau-Bassin Band).

Le Mémorial se trouve dans une petite chapelle en pierres volcaniques datant du XIXe siècle et là, il y a des photos, des témoignages, des objets. Sur chacun d’entre eux, Vanessa pose son regard doux, sa parole éclairée et bienveillante. Elle n’est pas historienne, elle était guide dans un autre musée mais atteinte de polyarthrite, elle a été mutée ici. « J’ai tout de suite aimé le silence de ce cimetière, je ne sais pourquoi, je voulais comprendre ce lieu, connaître qui étaient ces gens dont je n’avais jamais entendu parler. » D’ailleurs, elle les appelle par leurs prénoms. Jakob avait fait ceci, Anna cela. Elle recueille témoignages et récits, elle lit tout ce qui a trait aux détenus de Beau-Bassin, elle vérifie et revérifie des anecdotes. Vanessa fait des allers-retours aux archives, lie les histoires entre elles, elle éclaire les confusions, elle recrée, pas à pas, cette vie qui a continué ici, tout de même, taches d’ombres éclats de lumière, morts, naissances, musique, chagrin… C’est elle, cette femme qui n’a pas assez de ressources pour soigner correctement sa polyarthrite, qui a découvert il y a quelques semaines à peine la liste complète des détenus. Quand elle me dit cela, mes jambes se mettent à trembler et je dois m’assoir. Tout est à nouveau possible, pensé-je. Le temps et ses failles ont été abolis. Chaque détenu peut retrouver un nom, une histoire. Et cela grâce à ce petit bout de femme appelée Vanessa, cœur puissant qui irrigue d’humanité ce lieu. Elle n’a jamais vu, elle, des tombes dans ce cimetière mais des êtres à l’histoire inachevée et bien mieux qu’historiens et romanciers, elle fait véritablement son devoir de mémoire. Oui, tout est à nouveau possible.

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