Vendredi 15 Décembre 2017

Campagne de Libye : « Si on s’abaisse au niveau des barbares qu’on combat, on perd moralement »

Campagne de Libye : « Si on s’abaisse au niveau des barbares qu’on combat, on perd moralement »
(Le Monde 04/12/17)
Un Rafale marine atterrisant sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, en Méditerranée, en avril 2011. Crédits : ALEXANDER KLEIN/AFP

Yannick Piart était engagé en tant que pilote lors de l’intervention militaire de 2011 contre le régime de Kadhafi. Il témoigne à travers un livre. Pilote de l’aéronavale, Yannick Piart a été engagé au début de l’intervention militaire occidentale en Libye aux commandes d’un Rafale marine, depuis le porte-avions Charles-de-Gaulle. Il publie un livre témoignage (La Pointe du diamant, éd. Nimrod, 21 euros) qui, au travers de cette mission effectuée entre mars et août 2011, éclaire les engagements aériens de l’armée française et l’esprit de ses pilotes.

Partir en mission, rappelle-t-il, est pour tout militaire « une chance ». Non au sens d’une « envie malsaine de flinguer à tout-va », mais, à l’instar du pompier qui s’entraîne chaque jour sans souhaiter pour autant voir des incendies éclater, du besoin d’accomplir « ce qui justifie des années de formation ».

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Breveté en 2001, il dit avoir exercé son métier avec « l’idée naïve que, de nos jours encore, la liberté doit souvent être conquise et que la paix doit alors s’arracher dans la fureur des armes ». L’élimination de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011 a déstabilisé la région et, en l’absence de solution politique en Libye, le bilan de l’intervention occidentale est aujourd’hui très critiqué. Mais de cela, le pilote ne peut être comptable. Aujourd’hui, à 41 ans, Yannick Piart a quitté la marine nationale et se prépare pour un tour du monde à la voile. Le Monde l’a rencontré à Paris.

Vous racontez que, début 2011, vous partez en mission sans rien connaître de la Libye ou presque, et sans savoir ce que vous allez devoir faire dans ce pays. N’est-ce pas un problème ?

Yannick Piart Oui et non. Dans le cas de la Libye, au tout début de la mission en 2011, le cadre légal n’était pas bien posé. On ne savait pas qui était responsable des missions car, entre la France, le Royaume-Uni et l’OTAN, il y a eu des réglages. L’armée de l’air était partie la première pendant que la résolution de l’ONU se discutait, et elle a fait son premier raid le jour même de son adoption ! Nous, nous sommes arrivés le lendemain. Il y avait donc un brouillard initial dans cette guerre.

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Mais cela est inévitable. Et il faut bien que quelqu’un fasse le travail. Je ne peux pas dire : « Attendez que je connaisse tout de la situation en Libye avant de partir ! » A notre niveau, on ne peut pas tout maîtriser avant d’agir, on est obligé de faire confiance au système. On y va, avec l’encadrement d’un gouvernement. Après, les officiers de renseignement nous exposent la situation. Et, au niveau tactique, on dispose évidemment de toutes les informations nécessaires pour frapper.

On disait qu’en Libye les défenses antiaériennes étaient faibles, l’essentiel ayant été détruit par les missiles Tomahawk des Américains et des Britanniques. Mais vous racontez que vous étiez quand même toujours très vigilants…

Nous n’étions pas sous forte menace. Il n’y a pas eu de rapports de tirs sur des aéronefs. Mais nous n’avions pas les moyens d’être certains que tout avait été détruit. Et les forces de Kadhafi ont tenté des actions. Avant de partir, nous avions appris que deux Mirage F1 du régime avaient fait défection, et nous avions étudié des scénarios. Allions-nous devoir adopter des procédures particulières avant de tirer ? Est-ce qu’on aurait affaire à des gens coopératifs ou agressifs ? Reste que les Libyens et leurs mercenaires, entre lesquels il n’était pas possible de faire la différence vu du ciel, ont basculé très vite dans un mode asymétrique. Notre but, en visant leurs blindés ou d’autres cibles, était d’étouffer l’appareil militaire libyen.

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