Dimanche 19 Novembre 2017

« Jungle Jabbah » rattrapé aux Etats-Unis par ses crimes au Liberia

« Jungle Jabbah » rattrapé aux Etats-Unis par ses crimes au Liberia
(Le Monde 20/10/17)
Photo d'illustration

Mohammed Jabbateh encourt jusqu’à trente ans de prison pour avoir caché aux services d’immigration les atrocités qu’il a commises lorsqu’il était un chef de guerre. Installé aux Etats-Unis depuis près de vingt ans, Mohammed Jabbateh, 50 ans, originaire du Liberia, coulait jusqu’à l’année passée une vie paisible en banlieue de Philadelphie. Qui pouvait imaginer que derrière ce petit exportateur de voitures d’occasion, au casier judiciaire vierge et décrit comme « pacifique et profondément croyant » par son avocat, se cachait un ancien chef rebelle accusé d’avoir tué, violé et parfois mangé le cœur de ses ennemis ?

Les services de l’immigration américains viennent pourtant de faire remonter du passé l’autre facette de sa personnalité, aux temps maudits où il se faisait appeler « Jungle Jabbah », milicien cruel durant la première guerre civile au Liberia (1989-1996), durant laquelle périrent des dizaines de milliers de personnes.

Mercredi 18 octobre, le jury populaire de la cour du district est de Pennsylvanie l’a reconnu coupable de « fraude à l’immigration » et de « parjure », des chefs d’accusation qui peuvent lui valoir jusqu’à trente ans de prison lorsque les juges auront prononcé sa peine. En 1999, Mohammed Jabbateh, dans une procédure de demande d’asile, avait en effet répondu « non » aux services américains qui lui demandaient s’il avait jamais commis un crime ou participé à une entreprise génocidaire ou à des tueries basées sur la race, la religion ou les opinions politiques. « Il a prétendument commis des crimes indicibles dans son pays d’origine, brutalisant de nombreux innocents. Il a ensuite voulu disparaître aux Etats-Unis en mentant sur son passé criminel », avait rectifié le procureur américain en ouverture du procès, le 2 octobre.

Un procès historique pour les victimes

Petites causes, grands effets. Les poursuites intentées contre Mohammed Jabbateh pour des infractions à la législation sur l’immigration ont débouché sur un procès historique pour le Liberia, durant lequel, pour la première fois, d’anciennes victimes de ce qui s’apparente à des crimes de guerre et crimes contre l’humanité ont pu témoigner des horreurs qu’elles subirent durant la première guerre civile. Mohammed Jabbateh avait réussi à dissimuler son passé aux fonctionnaires américains, mais il n’avait jamais disparu de la tête de ses anciennes victimes ni de celle de Hassan Bility, militant des droits humains, fondateur de l’organisation Global Justice and Research Project (GJRP), engagé au Liberia dans une lutte difficile contre l’impunité dont bénéficient toujours les anciens criminels de guerre.

A ce jour, aucun procès n’a en effet traité de cette question au Liberia. En dehors des frontières, « Chuckie » Taylor a été condamné, en 2009, de quatre-vingt-dix-sept ans de prison aux Etats-Unis pour des actes de torture commis à l’encontre d’opposants au régime de son père, Charles Taylor. L’ancien président libérien (1997-2003) a lui-même été condamné en 2012 à cinquante ans d’emprisonnement, mais pour des crimes commis en Sierra Leone voisine et non pas pour ceux, nombreux, dont il s’est rendu coupable dans son pays. Trois autres criminels présumés vont devoir rendre des comptes, prochainement, en Belgique, en Suisse et au Royaume-Uni. C’est peu pour les deux guerres civiles qui ravagèrent le pays de 1989 à 2003, provoquant la mort de 250 000 personnes et le déplacement de la moitié de ses 4 millions d’habitants.

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