Samedi 18 Novembre 2017

Raila Odinga vainqueur de la crise au Kenya à défaut des urnes

Raila Odinga vainqueur de la crise au Kenya à défaut des urnes
(Le Monde 11/11/17)

L’adversaire d’Uhuru Kenyatta a réussi à vider de toute légitimité le nouveau mandat du président kényan et à rester le patron incontesté de l’opposition. Où donc va Raila Odinga ? Le chef de l’opposition kényane a débuté, jeudi 9 novembre, une visite inattendue de cinq jours aux Etats-Unis. Au programme sont prévus un discours académique devant un cercle de réflexion et une poignée de vagues « rencontres importantes » entre New York et Washington. But affiché du séjour : chercher des soutiens à l’étranger pour résoudre le « problème » kényan.

Mais l’agenda officiel de « Raila » peut sembler bien flou, dérisoire ou décalé, alors que se joue, à 10 000 km de là, un épisode crucial de la crise politique de son pays. A Nairobi, la Cour suprême examine en effet une série de recours visant à invalider la présidentielle du 26 octobre, remportée par le chef de l’Etat, Uhuru Kenyatta. Et l’escapade outre-Atlantique du leader de l’opposition intrigue donc les observateurs et déroute jusqu’à ses supporters.
Une « assemblée du peuple »

Pourtant, officiellement, la « résistance » est en marche contre la « dictature » Kenyatta qui s’installe. Le 31 octobre, à Nairobi, dans un discours très solennel, Raila Odinga annonçait le lancement d’un grand mouvement de désobéissance civile, visant à forcer l’organisation de nouvelles élections « libres et transparentes » sous quatre-vingt-dix jours et fondé sur deux piliers : la création d’une « assemblée du peuple », chargée de « restaurer la démocratie », et une vaste campagne de boycottage visant des entreprises soupçonnées d’accointances avec le pouvoir.

En premier lieu, M. Odinga visait Safaricom, géant des télécoms, principal opérateur téléphonique du pays et leader des paiements mobiles, fort de 29,5 millions d’abonnés, soit les trois quarts du marché kényan. Ses dirigeants sont accusés par l’opposition d’avoir participé à la « fraude électorale » en aidant la Commission électorale à transmettre les résultats du scrutin et d’avoir par conséquent « le sang des Kényans sur leurs mains. »

Mais dix jours après l’allocution, l’ambitieux programme d’Odinga peine à prendre forme. L’« assemblée du peuple » n’existe pour l’instant que sur le papier, son mode de nomination et l’identité de ses membres (en vrac, des « élus », des « leaders religieux », des « travailleurs », des « femmes » ou des « jeunes »…) demeurant des plus vagues. Pour l’instant, pas de quoi inquiéter le chef de l’Etat ou faire de l’ombre à un Parlement national dominé par le parti présidentiel Jubilee.
Entretenir la confusion

Quant au boycottage, ses effets restent pour l’heure à démontrer. Lundi, Raila Odinga a certes posé une nouvelle carte SIM à la main devant les photographes dans une boutique Airtel, concurrent de Safaricom, officialisant son changement de forfait téléphonique. Mais le mouvement ne semble pour l’instant que peu suivi. Et Odinga d’oublier au passage de rappeler qu’Airtel a aussi participé aux opérations de vote lors du scrutin du mois d’août.

Est-ce pour faire oublier ce début un peu raté ? Les lieutenants d’Odinga semblent aujourd’hui lancés dans une course à qui trouvera l’idée de « résistance » la plus énorme : grève générale, marche d’un million de supporters sur Nairobi, intronisation du « président Odinga » comme chef de l’Etat ou sécession des régions de la côte et de l’ouest du pays.

Raila Odinga laisse parler ses soutiens et entretient la confusion. A Washington, il foudroie les observateurs internationaux et les chancelleries occidentales : « Si ce sont les vrais amis du Kenya, alors le Kenya n’a pas besoin d’ennemis », a-t-il lancé devant un cercle de réflexion de la capitale américaine, tout en demandant paradoxalement un « engagement beaucoup plus fort » des Etats-Unis et de l’Europe. A Nairobi, il étrille le Jubilee, comparé à l’ancien parti unique de la dictature, le Kenya African National Union (KANU), mais, dans le même temps, propose à la majorité présidentielle honnie un « gouvernement d’intérim » en commun de six mois afin de mener des réformes constitutionnelles.

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