Mardi 24 Avril 2018

Chape de plomb sur l'information à la frontière de la Guinée équatoriale

Chape de plomb sur l'information à la frontière de la Guinée équatoriale
(AFP 08/01/18)

Frontière fermée, peur de s'en approcher, témoignages au compte-gouttes... Depuis une semaine, la ville de Kye Ossi, du côté camerounais de la frontière avec la Guinée équatoriale, vit au ralenti et tend l'oreille vers sa voisine guinéenne, Ebibeyin. Mais rien ne parvient jusqu'au Cameroun, tant Malabo a verrouillé sa frontière, après avoir affirmé fin décembre avoir déjoué un "coup d'Etat".

"On n'a aucune idée de ce qu'il se passe là-bas. On a entendu des coups de feu le 29 (décembre), et c'est tout", explique à l'AFP un responsable local de la région, à Kye Ossi, sous couvert d'anonymat, car il ne sent plus en sécurité.

Les quelques kms de forêt touffue et verdoyante qui séparent Kye Ossi d'Ebibeyin ont été depuis fin décembre le théâtre d'une histoire qui reste floue: le 27, une trentaine d'hommes armés sont arrêtés à Kye Ossi par la police camerounaise. Quelques jours plus tard, mercredi, Malabo annonce avoir déjoué un coup d'Etat, dénonçant des "infiltrations" de "mercenaires" sur son territoire, notamment à Ebibeyin.

Selon le pouvoir guinéen, c'est la résidence de villégiature du président Obiang, à une cinquantaine de km d'Ebibeyin, qui était visée.

"Malabo n'a jamais déjoué de coup d'Etat", répond d'emblée une source sécuritaire camerounaise locale.

"C'est nous qui avons prévenu la Guinée (équatoriale) le 23 décembre que des hommes armés étaient à Kye Ossi, que ça faisait trois mois qu'ils étaient là, et qu'ils voulaient se diriger vers chez eux. Le 24, ils ont fermé la frontière", selon cette source.

Depuis ce jour, personne n'ose s'approcher de la frontière. "On m'a dit que j'allais me faire tirer dessus si je m'en approchais", dit un habitant.

De ce qu'il se passe à Ebibeyin, rien ne filtre. Seuls les étrangers - Gabonais et Camerounais principalement - vivant sur place communiquent avec leurs proches au téléphone. Ils racontent une ville où renfort de la sécurité rime avec bavures et abus de pouvoir.

"Il y a des policiers partout en ville, ils arrêtent et contrôlent tout le monde. Ils m'ont arrêté, m'ont demandé mes papiers. Quand ils ont vu que j'étais Gabonaise, ils m'ont demandé de l'argent. Je leur ai dit que je n'avais rien, ils m'ont dit qu'ils allaient coucher avec moi. Heureusement, mon patron n'était pas loin et est venu m'aider", explique au téléphone Melissa, une Gabonaise d'Ebibeyin. "Depuis, je ne sors plus de chez moi. On a les yeux rivés sur la TVGE (la télévision d'Etat), on ne sait pas ce qu'il se passe à part ce qu'ils disent à la télévision".

Malabo, qui a bloqué Facebook et Whatsapp - les principaux moyens de communication en Afrique centrale - ne communique que sur la TVGE.

"Des militaires sont venus dans mon magasin le 31. Ils m'ont pris des vivres, et 300.000 francs (environ 450 euros)", raconte au téléphone, un commerçant camerounais d'Ebibeyin.

"Ils en veulent aux étrangers, ils demandent comment ils sont arrivés en Guinée, et pourquoi", confie un autre Camerounais.
- 'Mercenaire ou porteur?' -

Mercredi, Malabo a annoncé que des affrontements avaient eu lieu à Ebibeyin et dans les forêts alentours, entre l'armée et des "mercenaires". Ces combats auraient tué un "mercenaire".

Mais des proches et une autorité sécuritaire camerounaise locale affirment que la victime, Mohammed Ndam, 23 ans, était porteur au marché camerounais et non mercenaire.

"Il était au marché (à Kye Ossi), il y avait une dame qui a pris des +petits+ pour emmener ses marchandises (chez elle) en brousse. C'est là qu'il s'est fait tirer dessus", raconte à l'AFP le grand frère de la victime, Issa Ndam.

"Ils se sont mis à tirer. Quand ils ont tiré, il y a eu la panique, tout le monde s'est mis à courir", raconte Luc Noa, un témoin, un commerçant camerounais.

"Les autorités équato-guinéennes font semblant d'être sourdes. Jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons aucune suite", renchérit Nyjyap Salifou, grand-père du défunt.

A Kye Ossi, alors que le marché local bat son plein samedi, les commerçants qui vont d'habitude vendre leurs biens en Guinée, attendent. "On est bloqués ici, et je ne veux pas vous parler. Si je parle, avec mon magasin là-bas (à Ebibeyin), c'est la mort!", dit l'un d'entre eux.

Vendredi, Malabo a indiqué poursuivre des "recherches intensives" dans les forêts autour d'Ebibeyin et dans d'autres villes du pays pour traquer les "mercenaires infiltrés", a indiqué à l'AFP une source haut placée du régime, soulignant une "absence de précision sur le nombre exact de mercenaires".

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