Dimanche 19 Novembre 2017

En Gambie, malgré la mort, les familles continuent de pousser leurs enfants à l’exil

En Gambie, malgré la mort, les familles continuent de pousser leurs enfants à l’exil
(Le Monde 07/11/17)
Après un premier échec de départ vers l’Europe en 2014, Papa Ndiaye, couturier, est revenu à Banjul et rassemble l’argent pour une nouvelle tentative. Crédits : Finn Frandsen/FOLFOTO

Quand l’Europe renvoie la crise migratoire de l’autre côté de la Méditerranée (5). Les départs ne sont pas toujours dus à l’absence de perspective économique. La figure du migrant est devenue un modèle. Lorsque la nouvelle de la mort de Sleiman Danso est arrivée dans son village natal au centre de la Gambie, la réponse ne fut pas celle que l’on pouvait attendre. Bien sûr, il y eut des pleurs pour la disparition d’un enfant du village qui avait courageusement traversé la Méditerranée, avait trouvé un petit boulot en Italie et envoyait chaque mois de l’argent aux siens. Mais rapidement, sa famille a pressé son frère cadet d’entreprendre le même voyage périlleux.

La nouvelle de la mort de Sleiman n’a été accompagnée d’aucune explication sur ses causes ou ses circonstances. « Que mon frère soit mort, c’était la volonté d’Allah », professe son frère aîné, Ebrima Danso, un cultivateur de melon de Sabaa, entre le fleuve Gambie et la frontière sénégalaise. Il n’a pourtant pas hésité à envoyer un autre membre de sa famille en Europe. « S’il réussit, il peut assurer la survie de notre mère et du reste de la famille, ajoute Ebrima. S’il ne le fait pas, c’est la volonté d’Allah. Je laisse tout entre les mains d’Allah. » De fait, le frère cadet est arrivé en Libye au printemps, où il a été enlevé par des milices. Sa famille n’a plus entendu parler de lui depuis la fin du ramadan, en juin.

A chaque épisode mortel sur les routes migratoires, la même question se pose en Occident : les migrants ne savent-ils pas ce qu’ils risquent ? Bien sûr ils le savent, mais ils ne voient pas d’autre possibilité.
Plus d’avocats, de médecins ni d’enseignants

Rassemblés à l’ombre devant la petite épicerie de Sabaa vendant des sacs de riz et de rares autres denrées, d’autres villageois racontent leurs difficultés. Wasasi Singhateh est le père de trois fils. Deux sont morts à bord d’une barque de migrants clandestins lorsque la réserve de carburant a pris feu. Cinquante des cent cinquante passagers ont été brûlés vifs ou noyés en essayant d’échapper aux flammes. « Je ne voudrais pas que mes fils prennent de tels risques. Personne ne veut ça. Mais il n’y a pas d’autre moyen pour nos familles de survivre », assène Wasasi Singhateh. Son troisième fils est arrivé en Espagne. Il envoie 50 euros chaque fois qu’il le peut, généralement une fois par mois. Juste assez pour le sac de riz qui permet à sa famille de vivre à Sabaa.

« Le nombre de migrants en provenance de Gambie et des autres pays d’Afrique de l’Ouest pèse lourdement sur les perspectives de développement des pays, estime Ada Lekoetje, la coordinatrice résidente des Nations unies à Banjul. Dans certaines régions, presque tous les jeunes ont disparu. Avec l’exode, la main-d’œuvre nécessaire dans le secteur agricole vient à manquer. »

La Gambie, 2 millions d’habitants, est le plus petit pays d’Afrique continentale. Cela ne l’empêche pas d’être dans les cinq principaux pourvoyeurs de migrants du continent. Au cours des six premiers mois de cette année, 4 920 Gambiens ont atteint l’Italie, de loin le nombre le plus élevé rapporté au nombre d’habitants du pays d’origine. Ces dix dernières années, les transferts d’argent des migrants ont été multipliés par quatre pour représenter aujourd’hui 22 % du PIB gambien, selon les estimations de la Banque mondiale. A titre de comparaison, l’ensemble du secteur agricole, qui occupe 70 % de la population, représente 30 % du PIB.

Les difficultés économiques sont le principal moteur de la migration. « Mais c’est aussi une attitude », déclare la coordinatrice de l’ONU. Un point de vue partagé par les économistes et les ONG. « Dans ce pays, les migrants ont remplacé les médecins et les avocats comme modèles, regrette Omar Badjie, le directeur gambien d’ActionAid, une ONG de développement. Même les gens qui ont un bon emploi s’en vont : enseignants, soldats, policiers, fonctionnaires. Ils démissionnent et disparaissent, tout simplement. »

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