Dimanche 19 Novembre 2017

En Gambie, « les victimes de Yahya Jammeh ont soif de justice »

En Gambie, « les victimes de Yahya Jammeh ont soif de justice »
(Le Monde 02/11/17)
L'ancien président gambien Yahya Jammeh

Portées par l’exemple du procès Habré, des Gambiens s’associent pour que l’ex-dictateur, en exil à Malabo, ait un jour à répondre de ses actes. Le samedi 21 octobre, à Banjul en Gambie, les victimes du régime de Yahya Jammeh ont lancé, avec le soutien d’organisations internationales comme Human Rights Watch, TRIAL International et la Fondation pour l’égalité des chances en Afrique, la « Campagne internationale pour le procès de Yahya Jammeh et de ses principaux complices ».

Cette campagne est une réponse concrète à la soif de justice exprimée par les victimes gambiennes. Elle est à la hauteur de la demande des Gambiens qui avaient fait respecter leur vote après que Yahya Jammeh a refusé de reconnaître sa défaite à l’élection présidentielle de décembre 2016. La pression de la rue et de la diaspora, particulièrement présente sur les réseaux sociaux avec le mouvement #Gambiahasdecided, puis la pression de la communauté internationale, notamment le Sénégal, le Ghana et le Nigeria, avaient eu raison de ce dictateur connu pour ses frasques.

Départ en exil négocié

Yahya Jammeh n’était qu’un jeune lieutenant de 29 ans quand il prit la tête de la Gambie par un coup d’Etat en 1994. D’une main de fer, il dirigea ce petit pays enclavé dans le Sénégal jusqu’à son départ. En janvier, il accepta, après négociations, de partir vivre en exil en Guinée équatoriale, autre dictature dirigée par Teodoro Obiang depuis maintenant trente-huit ans et qui deviendra membre du Conseil de sécurité des Nations unies en janvier 2018.

Sous Yahya Jammeh, les Gambiens vécurent dans la peur. Des actes systématiques de torture contre les opposants politiques et les journalistes, des exécutions extrajudiciaires, des détentions arbitraires et des disparitions forcées furent commis. Jammeh s’est aussi distingué pour s’être approprié des pans entiers de l’économie et avoir effectué des dépenses somptuaires.

Créée quelques semaines après sa chute, une commission d’enquête financière a déjà gelé plus de 80 comptes bancaires appartenant à l’ex-président et saisi des dizaines de véhicules. Une commission vérité et réconciliation est également en train d’être constituée, sous l’impulsion du progressiste ministre de la justice Abubacarr Tambadou. Mais les victimes, tout en acceptant qu’un procès ne puisse se tenir dans l’immédiat en Gambie, ne veulent pas attendre que les institutions soient reconstruites pour faire entendre leurs demandes. Accompagnées d’experts, comme Tutu Alicante, le directeur d’EG Justice, Reed Brody, le « chasseur de dictateur » qui s’est fait connaître dans l’affaire Hissène Habré, ou William Bourdon, le président de Sherpa, elles vont pouvoir professionnaliser leur campagne, mais surtout, et c’est là l’objectif principal, la judiciariser. Depuis quelques années, des mouvements citoyens émergent en Afrique. Pro-démocratiques, ils visent à renforcer l’Etat de droit et donc le pouvoir judiciaire qui doit encore prendre sa pleine autonomie vis-à-vis de l’exécutif. Pouvoir judiciaire et mouvement citoyen peuvent s’alimenter l’un et l’autre, se renforcer, s’allier, comme l’ont montré la décision courageuse de la Cour suprême d’annuler l’élection présidentielle kényane le 1er septembre 2017 ou la longue lutte des victimes tchadiennes ayant permis la première condamnation d’un ancien chef d’Etat, Hissène Habré, par les Chambres africaines extraordinaires en 2016.

Me Jacqueline Moudeïna, avocate des victimes de Habré, lors de la remise du Right Livelihood Award en 2011, déclarait : « En Afrique, l’impunité est un cancer qui, avec son corollaire la corruption, gangrène notre continent et nous empêche d’exprimer notre véritable potentiel. » L’impunité des auteurs de crimes internationaux favorise la reproduction d’atrocités et empêche le travail de mémoire et de réconciliation. Le procès du principal responsable des actes commis, surtout lorsqu’il est le fruit du travail des victimes, comme dans le procès Habré, peut leur permettre une certaine catharsis et de faire valoir leurs droits.

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