Samedi 16 Décembre 2017

En Ethiopie, au festival Irreecha, la colère des Oromo ne désarme pas

En Ethiopie, au festival Irreecha, la colère des Oromo ne désarme pas
(Le Monde 04/10/17)

L’ethnie majoritaire du pays, qui s’estime marginalisée et martyrisée, dénonce la mainmise des Tigréens sur les affaires de l’Etat depuis plus d’un quart de siècle. Chala* est venu « remercier Dieu ». Vêtu d’un pull traditionnel aux bandes noires, rouges et blanches, le jeune avocat a trempé des fleurs jaunes et de l’herbe fraîche dans le lac Horsada, à Bishoftu, une localité au sud-est de la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Puis, il s’est aspergé d’eau avec le bouquet. Une tradition chez les Oromo, l’ethnie majoritaire, pour célébrer la fin de la saison des pluies. Mais, cette année, le festival Irreecha, la plus importante fête traditionnelle oromo qui se tenait dimanche 1er octobre, revêtait un caractère particulier.

Il y a un an, les festivités ont viré au drame. Face à des manifestants en colère, les forces de sécurité, alors présentes en nombre dans un contexte politique très tendu, avaient effectué des tirs de sommation et de gaz lacrymogènes. Dans la panique, la foule, compacte, s’était dispersée, et des dizaines de personnes étaient tombées dans un fossé : 55 personnes sont mortes selon le gouvernement, beaucoup plus selon l’opposition. Human Rights Watch (HRW) évoque « probablement des centaines » de victimes.

Une rage palpable

Cette bousculade meurtrière a marqué l’apogée funeste de deux années de manifestations antigouvernementales dans les régions Oromia (centre et ouest) puis Amhara (nord), réprimées dans le sang, où plus de 940 personnes sont mortes, selon la Commission éthiopienne des droits de l’homme, liée au gouvernement. Quelques jours plus tard, l’Ethiopie instaurait l’état d’urgence, finalement levé au bout de dix mois.

Le souvenir de 2016 est encore frais. « Nos frères sont morts. Nous voulons montrer que nous sommes tristes », dit un jeune portant un tee-shirt noir en hommage aux victimes sur lequel est écrit : « La plaie est toujours ouverte ». Au-delà du recueillement, la rage des Oromo est là, palpable, même si « nous devons canaliser notre colère » en ce jour de deuil, dit calmement Chala.

Cette année, la police fédérale s’est tenue à l’écart. Soldats et policiers de la région Oromia étaient postés à quelques encablures. Il n’y avait pas d’armes sur le site du festival sur ordre du gouvernement de la région, contrairement à l’an dernier, où « il y avait plein de militaires », raconte un jeune portant un bandeau blanc sur le front qui assure que cela avait excédé une foule déjà très énervée. « S’ils étaient venus, on aurait encore pleuré », pense un autre jeune. « Il semble que le gouvernement a tiré des leçons du festival de l’an dernier, et surtout du fait que les actions des forces de sécurité ont entraîné la mort de tant de personnes », observe Felix Horne, chercheur à HRW.

Non loin du lac Horsada, à l’endroit où s’est produit le drame, des centaines de jeunes profitent d’une rare liberté d’expression pour scander des slogans antigouvernementaux depuis une scène transformée en tribune de l’opposition. Le drapeau de l’OLF, le Front de libération oromo, un groupe qualifié de « terroriste » par le gouvernement éthiopien, flotte dans les airs. Certains l’agitent sans peur, d’autres se prennent en photo en croisant leurs bras au-dessus de la tête, un geste de rébellion des Oromo interdit sous l’état d’urgence.

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