Dimanche 17 Décembre 2017

En Thaïlande, tabou levé sur un massacre d'étudiants

En Thaïlande, tabou levé sur un massacre d'étudiants
(AFP 17/12/17)

Chumpol Thummai se recueille pour la première fois sur le lieu de l'exécution de son frère. Plus de quarante ans après les faits, des universitaires tentent de faire la lumière sur ce qui allait conduire à un massacre d'étudiants traumatisant toujours la Thaïlande.

Le 6 octobre 1976 est une date qui garde une forte charge symbolique dans le royaume: ce jour-là, des dizaines d'étudiants manifestant contre le retour de la dictature militaire avaient été tués, battus à mort ou pendus à des arbres du campus de l'université Thammasat de Bangkok par des militaires et des milices ultra-royalistes.

Quarante-et-un ans plus tard, des chercheurs se sont lancés dans un grand travail de recherche dans les archives de l'époque, retrouvant les familles des victimes, souvent restées dans l'ombre.

"J'ai tant pleuré" quand l'équipe m'a contacté, explique Chumpol. Sa voix se brise à nouveau quand il découvre le portail rouillé de la province de Nakhon Pathom, à une heure de Bangkok, où son frère a été retrouvé pendu.

"C'est un miracle qu'après quarante ans, ils aient réussi à me retrouver", explique Chumpol, qui savait que son frère Chumporn avait été tué mais ne savait pas exactement où.

Son drame est au coeur d'un documentaire inédit sur ce sujet: "Les deux frères", qui raconte l'histoire de Chumpol et de son frère Chumporn.

Le groupe d'archivistes amateurs "Documentation du 6 Octobre", qui allie universitaires et survivants du massacre, a mis au jour des archives inédites, photos et expertises médico-légales.

Leur but: faire toute la lumière sur ces évènements refoulés dans l'imaginaire collectif afin d'aider à la démocratisation de la nation thaïlandaise et la sortir des cycles de coups d'Etat et de violences qui l'agitent depuis des décennies.

"Nous ne voulons pas nous souvenir des victimes seulement par leurs noms ou des numéros... Raconter leur histoire permet de rendre leur humanité et leur dignité aux victimes", explique Pattaraphon Phoothong, une des membres du collectif.

- L'Histoire se répète -

Le projet est d'autant plus courageux que l'histoire se répète, avec une junte militaire ayant pris le pouvoir depuis mai 2014 au nom de la protection de la monarchie, laquelle traverse une phase de transition délicate, avec un nouveau roi.

A l'époque du massacre du 6 octobre 1976, la Thaïlande était à une croisée de chemins: trois ans plus tôt, une révolte étudiante avait mis fin à quinze ans de dictature militaire et fait émerger un mouvement pro-démocratie de gauche.

Mais la parenthèse s'était refermée en 1976, les ultra-royalistes redoutant que le royaume ne suive la voie du Vietnam communiste voisin, avec des étudiants prenant le maquis contre le régime.

Le frère de Chumpol était un de ces militants communistes devenus les bêtes noires des royalistes.

Le jeune électricien a été tué dès septembre 1976. L'affaire avait été étouffée, mais les étudiants de Thammasat avaient réalisé une pièce de théâtre mettant en scène sa mort.

Une provocation de trop pour les ultra-royalistes: le 6 octobre, le campus de Thammasat était attaqué. Selon les historiens, plus d'une centaine d'étudiants ont été tués, plus du double du chiffre officiel.

Le soir même de ce massacre, les militaires, au premier rang des forces ultra-royalistes en Thaïlande, réalisaient un coup d'Etat.

Il y a de nombreuses photos du massacre, les plus connues montrant des étudiants pendus à des arbres du campus, entourés d'une foule vindicative. Aucun de leurs tortionnaires n'a jamais été jugé.

Encore aujourd'hui, la plupart des miliciens n'ont pas été identifiés, personne n'osant s'emparer du dossier explosif jusqu'ici.

"Cela devrait être une information de base depuis 40 ans, mais personne n'a jamais demandé", explique Puangthong Pawakapan, enseignante de sciences politiques à l'université Chulalongkorn de Bangkok, à la tête du projet de documentation.

Ce projet émerge à un moment où la question de l'avenir de la royauté est des plus sensibles, avec les funérailles du roi Bhumibol Adulyadej fin octobre, et le prochain couronnement de son fils, Maha Vajiralongkorn.

Le rôle de l'un et de l'autre lors des évènements de 1976, notamment leurs liens avec les milices ultra-royalistes, est un tabou que les historiens ne se risquent pas à aborder, au risque de tomber sous le coup d'une loi de lèse-majesté très stricte, punissant les contrevenants de dizaines d'années de prison.

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