Mercredi 22 Novembre 2017

Le général Detoh Letho à la CPI: "Dogbo Blé a dit qu’il tenait à faire la bataille d’Abidjan"

Le général Detoh Letho à la CPI: "Dogbo Blé a dit qu’il tenait à faire la bataille d’Abidjan"
(Fraternité Matin 13/11/17)
Le général Detoh Letho à la CPI: "Dogbo Blé a dit qu’il tenait à faire la bataille d’Abidjan"

Pour son quatrième et dernier jour d’interrogatoire devant la Cpi, l’ex-patron des forces terrestres, le général à la retraite Detoh Letho, a fait état, hier, d’un manque de moyens et d’implication politique lors de la crise postélectorale de 2010-2011. « En 2002, quand la guerre a éclaté, nous avons eu des moyens. Mais au fur et à mesure qu’on avançait, les moyens se faisaient rares. Notamment les munitions. Beaucoup de véhicules, sont tombés en panne. Et chaque fois, nous nous adressions au chef d’état-major. Nos difficultés étaient réelles. Au début, nous avions le matériel. Et après, on n’en avait plus », a-t-il dit, indiquant qu’à un moment donné, il avait été envisagé de recourir à l’ex-leader des « jeunes patriotes », Charles Blé Goudé.
« Nous sommes allés faire un point sur la situation au Président de la République. Et notamment, nous lui avons dit, par le biais du chef d’état-major des armées, que nous avions besoin de matériel. Au cours de cette réunion, le Président (l’ex-Président Laurent Gbagbo) avait dit qu’il allait régler le problème avec le chef d’état-major des armées. C’était courant mars (2011). Toujours, il y avait des problèmes. Au niveau d’Abobo, nos éléments étaient presque exposés », a-t-il rappelé.
Puis de préciser : « Chaque fois, nous demandions au général chef d’état-major la situation, puisqu’en notre présence, le Président lui avait dit qu’il allait voir avec lui.
Au dernier moment, il (le chef d’état-major Philippe Mangou) nous a dit que le Président lui aurait ordonné de voir M. Blé Goudé ».
Detoh Letho a ajouté, toutefois, qu’entre chefs militaires, ils n’ont « jamais parlé de Blé Goudé concernant le matériel ». Le témoin est revenu sur une visite que le chef d’état-major avait effectuée, en sa compagnie, le 30 mars 2011. « Nous sortions d’une réunion à l’état-major. Ce jour-là, le général avait convoqué une réunion. Beaucoup d’entre nous n’étaient pas arrivés. Il y avait le général Nicolas (Gervais), il y avait moi-même et quelques éléments. Ce jour-là, le général Kassaraté (Edouard) n’était pas arrivé. Le général Guiai Bi Poin n’y était pas. De même que le général Kodjo. Comme la réunion n’a pas eu lieu, le général a voulu que je l’accompagne voir Dogbo Blé pour lui demander des munitions », a-t- il confié. Et d’expliquer longuement: « Lorsque nous sommes arrivés, Dogbo Blé nous a bien reçus. Le général a commencé à converser avec lui. Dogbo Blé a dit qu’il tenait à faire la bataille d’Abidjan. C’est ce jour-là que j’ai appris qu’il y avait une bataille d’Abidjan. J’ai pris la parole et j’ai demandé au général Dogbo Blé de quelle bataille il parle. Parce que militairement parlant, nous avions mis 600 km pour arriver à Abidjan. Nous avions des éléments en avant-garde qui étaient situés sur la ligne de front. Et tous nos éléments qui étaient en avant-garde s’étaient repliés. Chez nous les militaires, quand vous devez sécuriser un lieu, on ne reste pas sur le lieu pour le sécuriser. Ce jour-là, je lui ai demandé comment il allait s’arranger pour faire la bataille d’Abidjan. Parce qu’en ce moment, nous n’avions pas Abobo, ni Koumassi, ni Adjamé. Quand on parle de Yopougon, on pense que Yopougon appartient aux Bété. Je lui posé la question de savoir sur qui il compte à Yopougon.
Est-ce qu’il a déjà fait un recensement pour voir si les pro-Gbagbo qui sont à Yopougon sont plus nombreux que ceux des autres côtés ? Moi, j’ai dit que je ne pense pas qu’on puisse engager un combat dans la ville d’Abidjan. Ce ne serait pas possible pour nous. On n’allait pas pouvoir y arriver. Il s’était énervé ce jour-là.
Et je me souviens très bien, il m’a dit que je fais partie de ceux qui démoralisent les soldats qui ne veulent pas qu’on continue la bataille d’Abidjan. A la sortie du bureau de Dogbo, j’ai rencontré M. Kuyo (Kuyo Téa, ancien chef de cabinet de Laurent Gbagbo) qui m’a interpellé: « Mon général, nous sommes au courant que tu es au Golf ». Je lui ai dit que le jour où j’irai au Golf, je ne me cacherai pas ».

L’ex-officier, en regagnant le Golf hôtel, le 31 mars 2011, a-t-il appelé ses hommes à infiltrer le camp adverse ? « Je ne les ai pas invités à infiltrer le Golf », a-t-il répondu. « Quand je suis allé au Golf, j’ai fait une déclaration invitant les forces terrestres à se mettre à la disposition du nouveau Président», a-t-il rappelé.
Lisant un discours devant ses troupes en décembre 2010, Detoh Letho avait pourtant estimé que « la crise est politique ». Et il les avait appelées « à respecter les lois car c’est sur elles que reposent les fondements d’une société civilisée ». « Ne nous laissons pas acheter ou détourner de nos objectifs, ce serait la chose la plus indigne de la tenue militaire », avait souligné l’ex-patron des forces terrestres. « Nous avions des informations comme quoi nos soldats étaient approchés pour être achetés », a-t-il déclaré hier, ajoutant : « Il y avait deux tendances. Si nos soldats sont en train d’être achetés, c’est que ce sont ceux qui sont en face. Mais ils n’ont pas donné de nom ». Pour Dogbo Blé, les soldats n’ont « jamais été recrutés sur la base d’une seule ethnie » depuis Houphouët-Boigny, jusque sous le régime de Gbagbo.
Le haut gradé à la retraite est interrogé en qualité de témoin dans la cadre du procès de l’ex-Chef de l’état, Laurent Gbagbo et l’ex-leader des jeunes patriotes, Charles Blé Goudé, accusés de « crimes contre l’humanité » et « crimes de guerre » pour leur rôle présumé dans la crise postélectorale de 2010-2011 qui a fait 3000 morts.
BENOÎT HILI

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