Jeudi 23 Novembre 2017

Côte d’Ivoire : messages cryptés de Macron à Ouattara

Côte d’Ivoire : messages cryptés de Macron à Ouattara
(Les Afriques 13/09/17)
Côte d’Ivoire : messages cryptés de Macron à Ouattara

Le président français, Emmanuel Macron, renouvelle tout son soutien au chef de l’État ivoirien, mais ne souhaite pas qu’il s’éternise au pouvoir au-delà de 2020. C’est ce qui est ressorti en filigrane du dernier paragraphe du communiqué conjoint qui résume les points saillants de l’entretien entre les deux hommes, à l’issue de leur rencontre à l’Élysée.

En l’espace de trois mois, le chef de l’État ivoirien a franchi pour la seconde fois le perron de l’Élysée. Lui qui, en 7 ans d’exercice de pouvoir, est devenu un habitué des lieux, car il a le record des visites aux deux prédécesseurs de Macron, à savoir Sarkozy et Hollande. En effet, Alassane Ouattara été récemment accueilli par Emmanuel Macron pour un déjeuner de travail dans les jardins de l’Élysée. C’est pour la deuxième fois que le jeune président français reçoit, en moins de 3 mois, son homologue ivoirien pour une séance de travail suivie d’un déjeuner auquel était convié le Premier ministre ivoirien Amadou Gon Coulibaly, les ministres des Affaires étrangères des deux pays et le ministre français de l’Économie.
Officiellement, l’axe Abidjan-Paris est toujours solide. C’est dans cette optique d’ailleurs que les deux délégations ont fait un point sur les questions urgentes de coopération tant sur le plan de la sécurité, de l’éducation et de l’environnement. Des questions qui ont charpenté l’entretien entre les deux chefs d’État avec en toile de fond l’annonce du prochain voyage que le président français effectuera en novembre à Abidjan pour, d’une part, assister au Sommet des dirigeants Europe-Afrique puis, d’autre part, en pour prendre part au lancement du chantier du métro de la métropole abidjanaise, largement financé par la France.

Des chantiers en vue

Macron a, entre autres, selon nos sources, demandé à son homologue ivoirien de mener une réflexion sur l’évolution du franc CFA et a promis d’aider la Côte d’Ivoire à démanteler une filière migratoire qui opère à partir de la lagune Ébrié. Le président français a salué le travail effectué par Alassane Ouattara depuis qu’il est au pouvoir après une crise sans précédent dans l’histoire de la Côte d’Ivoire. Il a loué son expertise inédite acquise au cours de «plusieurs vies». Certains ont retenu ses passages comme gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, Premier ministre ivoirien, puis directeur général adjoint du FMI avant une longue période de retraite, pouvait-on lire dans le communiqué conjoint diffusé par les services de l’Élysée dont notre rédaction s’est procuré une copie.

«Tout est mouvement, tout est changement» dit-on. A la différence de ses prédécesseurs, Sarkozy et notamment Hollande, le style de communication a bien changé à l’Élysée. Quand François Hollande avait tendance à se contenter de communiqués assez vagues et privilégiait les officines de couloirs par le biais des réseaux mystérieux, Emmanuel Macron, qui a récemment mis sur pied le Conseil présidentiel consacré aux questions africaines, ce qui tranche fondamentalement avec l’ordre ancien, fait rédiger à ses équipes des déclarations conjointes plus fournies aux messages bien sentis. Le compte-rendu de l’entretien à l’Élysée entre le chef de l’État français et son homologue ivoirien Alassane Ouattara, illustre parfaitement cette nouvelle ligne. Dans le dernier paragraphe du document en question, un des experts des questions de politiques africaines et habitué de l’Élysée nous a clairement indiqué entre les lignes que le jeune président français a lancé plusieurs messages codés à son homologue ivoirien, notamment ne pas souhaiter voir ce dernier s’éterniser au pouvoir à l’issue de son dernier mandat qui expire en 2020.

«Emmanuel ne fait pas dans la dentelle et dans le rapprochement affectueux avec les chefs d’État africains comme ses prédécesseurs, surtout que la plupart d’entre eux ne sont pas de sa génération, nous indique ce fin observateur des arcanes du Palais élyséen. Il est très courtois et très professionnel, mais sans limites dans le rapport de force pour imposer sa feuille de route», les présidents tchadiens et maliens en savent quelque chose.

Nécessaires réformes

Au cours de leur entrevue du mercredi 30 août dans les jardins de l’Élysée, les deux chefs d’État n’ont certes pas approfondi leurs échanges sur les questions de politique intérieure, mais le président Macron a assuré Ouattara du soutien politique de la France. Cependant, ce soutien politique a été limité dans le temps et dans l’espace, à 2020. Ainsi, on peut lire dans le communiqué conjoint : «La France fera tout pour que jusqu’à l’issue de son mandat, il puisse conduire les réformes essentielles pour son pays et pour la région», indique la déclaration conjointe. Le chef de l’État ivoirien achève actuellement son deuxième mandat et a affirmé, par le passé, qu’il ne se représenterait pas. La Constitution ne l’y autorise pas à moins de considérer que le texte révisé de la Loi fondamentale, en 2016, puisse lui permettre de remettre les compteurs à Zéro, ce qu’il avait exclu lors d’un entretien sur la RTI, animé par David Mobio en 2015. Outefois, dans l’entourage politique, voire intime de l’actuel chef de l’État ivoirien, certains le poussent à perpétuer son règne. La question est de nouveau posée sur la table lors du congrès du Rassemblement des républicains (RDR, son parti) du 9 septembre. La succession est aujourd’hui entamée. La doyenne Henriette Dagri Diabaté lui succède à la tête du parti…

Consolidation des acquis

Qu’à cela ne tienne, Paris, qui suit de très près la situation, vient de désigner un nouvel ambassadeur, un ancien gendarme. Paris pèsera de tout son poids pour que le pays ne s’enlise pas dans une crise politique, car au regard des nouveaux enjeux, il ne garantit pas l’après-Ouattara. Les messages à peine voilés de Macron à l’adresse de son homologue, dont il dresse brillamment le parcours, laissent entendre que le président Ouattara a fait son temps et il serait bien opportun, pour la stabilité du pays et la consolidation des acquis démocratiques, que ce dernier respecte ses engagements de ne pas se porter à nouveau candidat au-delà de 2020.

Du côté des communicants du président ivoirien, personne n’a commenté ce passage du communiqué conjoint. Ces derniers se sont plus concentrés à communiquer sur la prochaine venue de Macron et sur la position tenue par le chef de l’État ivoirien comme défenseur du CFA. Faut-il préciser a fortiori que le jeune président français est en train d’imprimer sa propre marque dans le cadre de la stratégie de sa nouvelle politique africaine en tenant compte de l’opinion critique de la diversité des sociétés civiles africaines qui aspirent aux changements de la vision politique de la France sur le continent.

RODRIGUE FÉNELON MASSALA, GRAND REPORTER

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