Dimanche 24 Septembre 2017

La nuit où le président de la Ceni a pris la fuite

La nuit où le président de la Ceni a pris la fuite
(Al-Watwan 12/09/17)

J’utilise rarement le point d’exclamation mais le retour de Ahmed Mohamed Djaza à la tête de la très (trop ?) controversée Commission électorale nationale indépendante (Ceni) vaut tous les points d’exclamation.
Les Comoriens sont réputés être amnésiques mais pas tous. En tout cas, moi je m’en souviens. Je me rappelle de tout, des péripéties électorales, des nuits passées sans dormir. Je me rappelle de la tension presqu’électrique qui planait durant ces longs mois de la période électorale. Je me rappelle de tout. Je me rappelle surtout de cette nuit, juste après la tenue des élections partielles dans 13 localités à Ndzuani.

Je me rappelle de cet appel au milieu de la nuit, de cette voix m’intimant de me rendre dans cet hôtel de Mutsamudu où devait avoir lieu la proclamation des résultats. Je me rappelle des pneus en feu déposés sur la chaussée, des militaires en tenue et des badauds assis à même le goudron. De la tension qui était “vraiment” électrique.
Je me rappelle ma peur en pénétrant la courette de l’hôtel de la capitale anjouanaise. Des hommes en treillis en son sein. De ce monsieur, qui aujourd’hui est directeur général d’une grande société d’Etat. Il était confiant, il m’a dit :

les résultats seront proclamés dans quelques minutes, le président de la Ceni est d’accord, il l’a dit à la communauté internationale.

Je prends mon mal en patience, le monsieur sûr de lui, s’éloigne, une chemise sous le bras. Je tourne en rond, monte à l’étage et je tombe sur la vice-présidente Nadjahe Allaoui et quelques autres membres de la Commission l’air affairés, dans une salle de l’hôtel en question. Et moi, j’étais rassérénée. J’attendais. Les images des pneus enflammés commençaient à s’éloigner.

Puis prise par une intuition soudaine, j’entreprends de descendre dans la petite courette qui était quasiment prise d’assaut par les hommes en treillis. Je me rappelle avoir vu un bus, et peut-être un pick-up. Ce petit monde s’agite et mon instinct me dit qu’il y a quelque chose qui se trame. J’ai encore en mémoire le visage des deux officiers qui semblaient être à la tête des opérations. J’ai même leur nom. Je remarque un soldat, presque tapi dans l’ombre. Je lui adresse un sourire, lui dis que je suis journaliste.

Il me sourit en retour et je lui demande ce qui se passe. Il me répond «tout de go» que le président de la Ceni s’apprête à partir, lui et d’autres membres de la Commission. «Ils vont prendre l’avion pour Ngazidja». Quoi cette nuit, je fais, et les résultats ? L’homme me répond «qu’un avion était déjà prêt à décoller»

Effectivement, je vois Djaza sortir d’une salle située juste à côté de la cour, avec d’autres personnes à sa suite. Ils montent dans le bus. Il était blanc le bus ou alors je ne me souviens plus. Ils y montent et attendent. J’essaie d’appeler le monsieur qui m’avait certifié que les résultats allaient être proclamés, en vain, il n’avait pas de réseau. J’attends quelques minutes, le bus ne part toujours pas. Il se passe un court moment avant de voir débouler Said Mze Dafine, qui devait être celui qu’on attendait.

Le bus s’en va. Je reste encore quelques minutes et je vois une Nadjahe Allaoui (vice-présidente de l’époque qui vient d’être réelue) au bord de l’hystérie. Les cheveux en pétard, la voix haut perchée, elle n’en revient pas que Djaza soit parti sans l’en avertir. Je me rappelle qu’à un moment, elle répétait, presque comme une litanie, en français : «je vais tout dire, je vais tout dire».On attend encore qu’elle dise “tout”.

Ce jour-là, notre pays est revenu de très loin. Il était sur le point de basculer. C’était dans la nuit du 11 au 12 mai. Alors que le président de la Ceni avait réussi à convaincre tout le monde de l’imminence de la proclamation des résultatsdes partielles, il a eu le culot, ou la lâcheté (c’est selon) de prendre la poudre d’escampette en abandonnant sur place sa plus proche collaboratrice,– qui selon ses dires, n’était au courant de rien, laquelle allait finalement les proclamer au petit matin.

Moi, je n’ai pas oublié. Je me rappelle de tout. Et je suis sûre que si Dieu me prête vie, dans 50 ans, je me souviendrai que le 11 septembre 2017, Ahmed Mohamed Djaza s’est présenté à sa propre succession sans concurrent en face, sans rival. Qu’un boulevard lui a été ouvert. L’homme qui symbolisait presqu’à lui seul, le discrédit de la Ceni s’est fait réélire. Sans tambours ni trompettes. Mais il s’est fait réélire quand même.

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