Vendredi 23 Juin 2017

Cameroun : quel dialogue de paix pour mettre fin aux tensions ?

Cameroun : quel dialogue de paix pour mettre fin aux tensions ?
(IRIN 18/05/17)
Manifestation à Bamenda

Un lundi soir à Bamenda, principale ville du Cameroun anglophone. Les portes du dépôt de la compagnie d’autocars Vatican Express sont fermées, tout comme celles de cinq autres sociétés de transport de la ville.

N’importe quel autre jour, cinq cars longue distance au moins auraient été sur le point de prendre la route pour rejoindre les autres régions de ce pays à majorité francophone. Mais, une fois par semaine, la quasi-totalité des commerces et des services publics ferment leurs portes. Le lundi, les communes des deux régions anglophones du pays, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, se transforment en « villes mortes ».

L’appel au boycott a été lancé par une coalition de groupes de la société civile manifestant contre « l’oppression, la marginalisation et la privation » dont souffrent les anglophones. Ils demandent le retour à la Constitution fédérale d’avant 1972, époque à laquelle toute la partie ouest du pays était autonome.

En cette journée « ville morte », une compagnie d’autocars, Professional Drivers Express, brave l’interdiction. Cinquante passagers se sont entassés dans un car de 30 places qui doit slalomer entre les énormes nids de poule à l’extérieur du dépôt avant de partir en direction de la capitale, Yaoundé, située à huit heures de route.

Le trajet se déroulera sans incident presque jusqu’à la fin. À quelques kilomètres du palais présidentiel, le siège du pouvoir exécutif, un homme d’âge mûr se lève et déclare : « La lutte doit continuer. Si nous arrêtons maintenant, nous serons enterrés par la République. Les francophones renforceront leur domination ». Avant de se rasseoir, il lance une dernière mise en garde, accueillie par le silence des autres passagers : « Mais assurons-nous de ne pas finir morts ou en prison ! »
La cause

Rompre le boycott ne veut pas dire abandonner la cause. Mais cela souligne les contradictions entraînées par cette longue période de crise qui a appauvri les deux régions et au cours de laquelle six manifestants ont été tués par balle, des dizaines de personnes ont été blessées et des centaines d’autres arrêtées.

Le Cameroun est un pays bilingue : la Constitution accorde les mêmes droits aux anglophones et aux francophones. Mais la population anglophone des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest éprouve de la colère face à la marginalisation dont elle se dit victime et accuse le gouvernement d’accorder un traitement préférentiel aux huit autres régions administratives du pays. Ce mécontentement, qualifié de « problème anglophone » à Yaoundé, est attisé par le sentiment que le gouvernement n’investit pas dans la région, par le peu de place accordé aux anglophones en politique, et par les difficultés rencontrées sur le marché du travail par ceux dont la langue maternelle n’est pas le français.

Les troubles sociaux ont débuté en octobre 2016 par un mouvement de grève des avocats, puis des enseignants, contre la « francophonisation » des institutions juridiques et éducatives régionales. Ce mouvement a rapidement pris l’ampleur d’une levée de boucliers généralisée contre la mauvaise gouvernance, le « génocide culturel » et la répression brutale menée par les autorités.

Alors que l’ouest du Cameroun représente 20 pour cent de la population du pays, il fournirait 60 pour cent du PIB camerounais, mais il n’en retire que peu de fruits. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, cette région était devenue une colonie britannique intégrée au Nigeria voisin et elle l’est restée jusqu’à ce qu’elle choisisse d’être unie au Cameroun français par référendum, en 1961. Cette union subit aujourd’hui de fortes pressions. Le gouvernement affirme qu’un système fédéral à deux États est voué à l’échec. En revanche, il laisse entendre que les dispositions constitutionnelles existantes relatives à la décentralisation devraient satisfaire les demandes d’autonomie des anglophones. Mais les détracteurs soulignent que ces dispositions n’ont jamais été mises en œuvre dans ce pays où le pouvoir est détenu par un seul parti depuis l’indépendance.

No, non

Pour une crise qui tourne autour d’une question de langue, le dialogue est paradoxalement rare. Les discussions entre le gouvernement et le groupe de coordination de l’opposition, le Consortium de la société civile anglophone du Cameroun, ont échoué au mois de janvier, lorsque les autorités ont procédé aux premières arrestations de meneurs des manifestations.

L’accès à Internet a par ailleurs été coupé dans les régions anglophones, sous prétexte que les militants utilisaient les réseaux sociaux pour « diffuser de fausses informations ». Il n’a été rétabli qu’au mois d’avril, après une campagne internationale lancée sous le mot clé #bringbackourinternet (rendez-nous notre Internet) et des pertes économiques estimées à 3 millions de dollars par l’organisation non gouvernementale (ONG) Access Now.

Le président Paul Biya, qui est au pouvoir depuis 35 ans, a qualifié les militants anglophones d’« extrémistes ». Il s’est appuyé sur la loi antiterroriste, qui prévoit la peine capitale, afin de poursuivre certains manifestants. Plus de 25 personnes sont actuellement jugées par un tribunal militaire de Yaoundé. Parmi elles figurent les dirigeants du Consortium Felix Agbor, avocat spécialiste des droits de l’homme, Fontem Neba, professeur d’université, et Mancho Bibixy, militant. Le gouvernement a ignoré les appels lancés par les groupes de défense des droits de l’homme en faveur de leur libération.

Deux autres leaders, Tassang Wilfred et Bobga Harmony, ont fui au Nigeria et aux États-Unis respectivement. Ils appellent désormais à l’indépendance du « Cameroun du Sud » (voir la carte) — aussi connu sous le nom d’Ambazonie — ce qui montre la croissance du sentiment sécessionniste exprimé par les Camerounais anglophones dans le pays et à l’étranger.
Divisions religieuses

Cette radicalisation se manifeste dans les rassemblements organisés dans les villes mortes, avec une augmentation des actes d’intimidation. Au mois de mars, selon un responsable du gouvernement, plus de 60 échoppes du marché alimentaire de Bamenda ont été incendiées par de jeunes gens non identifiés parce qu’elles n’avaient pas respecté le boycott. D’autres incendies volontaires ont été signalés à Limbe et Mutengene, dans la région du Sud-Ouest. Des écoles aussi ont été brûlées et, depuis, elles n’ouvrent leurs portes que sous la surveillance de policiers.

Les manifestations divisent même l’Église. Des évêques anglophones qui ont apporté un soutien public aux manifestations ont été inculpés après avoir fait des déclarations susceptibles de « compromettre l’unité nationale », selon le gouvernement. Celui-ci a demandé l’ajournement de leurs procès face à la menace de l’organisation de manifestations devant les tribunaux de Batembe et de Buéa, la principale ville de la région du Sud-Ouest.

La Conférence épiscopale nationale, avec à sa tête l’Archevêque Samuel Kleda — nommé médiateur par M. Biya au mois de février — a, en revanche, apporté son soutien au gouvernement. Elle a condamné les manifestations et appelé les enfants à retourner à l’école. Lors de visites qu’il a effectuées dans l’ouest du pays, des parents auraient cependant dit à M. Kleda que leurs enfants ne retourneraient pas à l’école tant que les dirigeants des manifestations ne seraient pas libérés.

Le Consortium a dit que le dialogue ne pouvait porter que « sur un seul sujet — les modalités pratiques de la création d’une fédération à deux États —, et en la présence de représentants des Nations Unies et du Royaume-Uni ».

Le politologue Mathias Owona Nguini affirme que la « perspective d’un fédéralisme francophone-anglophone basé sur deux États fédérés correspondant aux anciens territoires sous tutelle respective de la France et de la Grande-Bretagne est non négociable ». Mais étant donné les blocages et le climat politique envenimé, la seule solution pourrait être une médiation extérieure.

Le mois dernier, en des termes mesurés, le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour l’Afrique centrale, François Louncény Fall, a encouragé le gouvernement à envisager la libération des leaders anglophones détenus afin d’établir un climat de confiance. Il a également appelé les meneurs du mouvement de protestation à travailler avec le gouvernement, « pour trouver une solution consensuelle et durable à la situation ». Pour y parvenir, a indiqué M. Fall, les Nations Unies sont prêtes à « continuer d’accompagner les deux parties dans leurs efforts de dialogue ».

Alors que les deux camps tentent de trouver un langage de paix commun, la situation s’envenime et le pays continue de se diviser.

Commentaires facebook