Vendredi 20 Octobre 2017

Jean Pierre Tuquoi: la Centrafrique, ce pays qui n’existe pas

Jean Pierre Tuquoi: la Centrafrique, ce pays qui n’existe pas
(MondAfrique 06/10/17)

Ancien journaliste au “Monde” en charge de l’Afrique et du Maghreb, Jean-Pierre Tuquoi raconte dans son livre “Oubangui-Chari, le pays qui n’existait pas”, à quel point la Centrafrique, appelée aussi l’Oubangui Chari, est une invention française. Ce pays fantôme a été créé de toutes pièces par une poignée de missionnaires sans états d’âme, d’aventuriers extravagants et de militaires jeunes et exaltés. De ce vaste et lointain territoire ont hérité, pendant la période coloniale, des sociétés concessionnaires qui se sont payées sur la bète. Lorsqu’au début des années 1960, l’indépendance fut octroyée à “la Cendrillon de l’Empire” , le pays avait tout pour se déliter. Ce qu’il a fait, dans l’indifférence au fond de l’ancienne puissance coloniale qui n’a pas réussi à redonner la moindre vigueur à ce non pays. Un entretien avec Marie Hirtzberger.

Mondafrique. Pourquoi avoir préféré utilisé pour votre titre l’ancien nom de la Centrafrique, l’Oubangui-Chari? Est-ce vraiment un pays à l’agonie, comme vous le suggérez ?

Jean-Pierre Tuquoi. J’ai préféré conserver le nom d’Oubangui-Chari, le nom du Centrafrique lorsqu’il était colonisé, pour donner au titre une dimension mystérieuse, onirique, un peu romanesque. J’aurais pu tout aussi bien l’intituler « Le pays fantôme ». C’est ce qu’il est. L’Etat est en lambeaux. L’administration, un souvenir. La société civile, inexistante. Peut-être que l’histoire aurait été différente si le pays avait conquis son indépendance les armes à la main. Un lien fort cimenterait la nation. Mais l’indépendance lui a été octroyée par la France, qui voulait partir le plus vite possible.

Mondafrique : Pourquoi qualifier ce pays de « figure maudite de l’historiographie coloniale » ?

J-P. T. : Les malheurs de cette colonie viennent [ndlr : de la crise] de Fachoda, qui a opposé les impérialismes anglais et français à la fin du 19ème siècle. Si les Français avaient réussi à contrôler une zone reliant la côte ouest africaine à la côte est, le Sénégal à Djibouti, l’Oubangui-Chari aurait été une étape à mi-chemin, donc un point stratégique. Mais comme la France a échoué dans son entreprise, l’Oubangui-Chari a perdu tout intérêt stratégique. La colonie est devenue une impasse. La France s’est désintéressée et elle a été livrée à des intérêts privés.

Mondafrique : Vous évoquez le statut de « notable évolué » ou tout simplement d’ « Evolué » dans votre livre : très peu de Noirs d’Oubangui l’obtiennent entre 1941 et 1961. Comment analysez-vous ce phénomène ?

J-P. T. : Les « évolués » c’était l’embryon de classe moyenne sur laquelle le colonisateur voulait s’appuyer. C’était une avancée à l’époque. La France n’a rien inventé. Les Belges ont fait pareil au Congo. Etre « évolué » ça se méritait. Il fallait réunir tout un tas de conditions bien précises. Seuls quelques centaines d’individus ont bénéficié du statut en Oubangui-Chari, une colonie très peu peuplée. Avec le recul, on voit les choses différemment.

Mondafrique : Pourquoi la France intervient-t-elle toujours en Centrafrique ? Quel est le rôle des autres pays frontaliers dans la configuration politique et leurs intérêts sont-ils les mêmes ?

J-P. T. : La dernière intervention a eu lieu pour conjurer le fantôme du génocide au Rwanda. La France redoutait je pense d’être mise en accusation dans son ancienne colonie en cas de génocide. Les intérêts économiques ont peu pesé. Ils sont dérisoires. En Centrafrique y a de l’or, du diamant, du bois, sans doute un peu de pétrole. Mais ça n’est pas l’Arabie saoudite ni l’Afrique du sud.

François Hollande, au moment d’envoyer les troupes françaises, avait insisté sur le caractère très bref de l’opération. Elle ne devait pas durer plus de deux ou trois mois. Il s’est lourdement trompé. Je pense que les militaires français l’avaient convaincu qu’ils allaient rapidement régler le problème, qu’ils connaissaient bien le terrain, qu’ils allaient rétablir l’ordre sans tarder. En fait, ils ont eu tout faux.

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