Samedi 18 Novembre 2017

Musique - Idir : "Je préfère élever la voix sans hausser le ton"

Musique - Idir : "Je préfère élever la voix sans hausser le ton"
(Le Point 14/11/17)
Idir, Chantre de la Kabylie

Chantre de la Kabylie, musicien hors catégorie, Idir s'est confié au Point Afrique sur sa tournée d'adieu, qu'il entamera à Alger le 12 janvier, après 38 ans d'absence. Il arrive dans ce café, chapeau de feutre vissé sur la tête, journal à la main, discret mais non effacé, mesuré mais non distant. Idir, légende algérienne de la chanson, auteur du premier tube planétaire africain, A vava Inouva, une berceuse qui racontait la peur de l'ogre, les contes berbères, la tradition de toute une Kabylie, qualifiée, tant par la colonisateur français que par le pouvoir algérien qui lui a succédé, de région rebelle.

Le voici donc, qui revient tout juste d'Algérie. Une visite « officielle » tant l'homme et l'artiste cristallisent, malgré lui, passions et questions non réglées qui traversent la société algérienne. La question berbère, qui pose en filigrane la question de l'arabité et de la religion, ou du moins de sa place politique. La question culturelle qui charrie aussi la question sociale, la Kabylie s'estimant souvent volontairement délaissée par un État constamment inquiet des soubresauts contestataires de cette région. Le retour de l'enfant du pays fut effectivement scruté d'abord, dans les moindres gestes et abondamment commenté par la presse algérienne. À cela, Idir répond sereinement et esquisse une vision des choses simples mais non simplistes, pour des questions algériennes compliquées et explosives. Entretien.

Le Point Afrique : 38 ans d'absence officielle d'Algérie, pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Idir : J'ai attendu si longtemps car la conjoncture n'était pas favorable. Il y a eu d'abord l'intégrisme en Algérie, le terrorisme dans les années 90. Puis il y avait cette tendance à inviter des chanteurs sous l'égide de X ou Y. Je voulais, moi, aller chanter en Algérie devant ceux qui voulaient bien m'écouter, sans être justement sous l'égide de quoi que ce soit. Je m'étais aussi inventé une résistance, un peu à la manière de Don Quichotte, car comme lui je ne savais pas que je me battais contre des moulins à vent (sourire). Je m'étais dit, en effet, que si j'étais algérien à part entière, il fallait reconnaître mon identité en même temps que ma qualité d'artiste. On ne peut donner à quelqu'un un passeport, une citoyenneté et lui dénier le fait qu'il parle une langue qui n'est pas reconnue, qui n'est pas nationale. J'étais alors un homme blessé, et j'ai décidé de lier mon retour au fait que mon identité amazighe soit reconnue officiellement. De telle façon que je me sente alors pleinement algérien, donc à même de venir chanter. J'avais l'impression d'être un peu placé, avec ma culture, sur une marche un peu en dessous… Désormais le tamazigh est une langue officielle mais non nationale.

Quand vous dites « en dessous », voulez-vous dire rabaissés ?

Non pas rabaissés. Tout simplement parce que le pouvoir algérien n'essaye pas de rabaisser. Il suit simplement ses intérêts. Mais je n'avais pas cette impression d'être reconnu de façon complète dans le fait que je suis algérien. Je ne pouvais pas imaginer une région comme la mienne, la Kabylie, diminuée à ce point. Mais pas rabaissée. C'est différent. Parce que cette région a rempli son devoir envers l'Algérie. C'est une région, comme les Aurès, qui a payé cher son tribut à la révolution [guerre d'indépendance algérienne, NDLR], il n'y avait pas de raison recevable pour que ses droits ne soient pas satisfaits. Je voyais dans cette situation une forme non pas forcément d'injustice, mais de déséquilibre. Cela, je le vivais mal. Puis il y a quelque chose que me tuait à petit feu, c'était de ne pas venir chanter dans mon pays. Récemment, une jeune fille de 15 ans est venue me voir et m'a dit : « Il n'y a pas de raison de priver votre public de votre présence. » Que pouvais-je répondre à cela ? J'ai vu un vieil homme pleurer devant moi et me dire : « J'ai peur de mourir sans vous avoir vu chanter en Algérie. » Encore une fois, que pouvais-je répondre à cela ? Il y a les discours d'un côté, mais il y a le cœur de l'autre côté. C'était idiot alors de jouer les Don Quichotte. Car, que j'aime ce pays…

Qualifieriez-vous votre absence d'exil ?

Non, car je m'y rendais à titre privé. Très souvent. Le problème n'était pas là. Maintenant, avec l' « officialité », entre guillemets, de la langue amazighe, qu'ils ont placée dans la Constitution, un pas a été fait. Désormais, non seulement il ne faut pas faire la fine bouche mais il faut se dire qu'on a obtenu cela, en attendant autre chose.

Vous considérez donc que la reconnaissance de la langue amazighe n'est qu'une première étape ? Mais vers quoi ?

Elle n'est pas « officielle » comme je voudrais qu'elle le soit. Car on a mis une langue d'État au-dessus, la langue arabe. Or si la langue amazighe est officielle, il n'y a pas à avoir de langue au-dessus, donc, a contrario, d'autres en dessous. Cette langue est là, c'est tout. Je retrouve encore dans cette hiérarchie cette espèce d'idéologie qui est présente en Algérie et qui veut toujours prouver que nous sommes les plus forts, nous sommes au-dessus. Je n'en suis pas là, moi. Je suis un algérien comme un autre qui veut simplement avoir la panoplie complète du parfait petit Algérien. Avec la dimension amazighe, qui existe, qui est reconnue. À partir de là, c'est aux enfants de cette langue de faire ou de ne pas faire.

Mais cette reconnaissance n'est-elle pas à double tranchant, une langue officielle est aussi une langue qui peut être règlementée, au détriment peut-être de son dynamisme propre et de sa singularité ?

Je ne crois pas. Il y a beaucoup de choses qui se mêlent à ces questions. Notre fondement politique est la Constitution algérienne. Or dans cette Constitution, il est dit que l'Algérie est un pays arabe. À cette affirmation, je réponds que l'Algérie est un pays. Point. Car certes des arabophones y vivent, mais aussi des berbérophones, des francophones, des juifs et des chrétiens… Alors pourquoi définir la nature de l'Algérie selon l'arabité ? Puis au final, qu'est-ce que l'arabité ? Où trouver une unanimité, une unité de cette notion ? Par exemple, sur le plan culturel, si je n'étais pas descendu de mon village, je ne parlerais pas arabe. Or, que je parle arabe ne me caractérise pas. Sur le plan politique, on ne trouve pas non plus d'unanimité car peut-on associer par exemple un régime monarchique chérifien à un socialisme à l'algérienne ? La religion non plus ne fait pas le fondement de l'arabité puisque la majorité des musulmans dans le monde ne sont pas arabes. Donc où trouver le fin mot d'une unicité ? La Constitution algérienne ajoute à ce postulat que l'Algérie est un pays arabe une autre affirmation : « L'Islam est religion d'État. » Je crois que l'État n'a pas à avoir de religion. Il est garant des institutions, mais il n'est pas chrétien, juif ou musulman. Puis, il y a là en germes des ferments idéologiques qui tendent à ralentir ou figer. Je demande un État de droit, ils font la sourde oreille, tant pis, mais ce ne sont pas mes ennemis. Mais en même temps je ne peux rien tout seul.

Certains vous reprochent votre façon de militer pour la cause berbère, peut-être moins frontale que d'autres chanteurs kabyles, tels Matoub Lounès, Lounis Aït Menguellet ou Ferhat Mehenni…

Il est vrai que je préfère élever la voix sans hausser le ton. Il est vrai aussi que j'ai toujours été un mauvais général de brigade car ce n'est pas mon truc. Mon truc, c'est la recherche permanente de l'amour de ma langue, de ma terre, de mon pays. Essayer de voir en l'autre mon frère aussi, même si c'est très difficile. Mais même si c'est sans illusion, il faut que ce soit sans réserve à chaque fois, car au bout, il y aura la lumière. Qu'on tente de donner un titre de rebelle ou de héros à X ou Y, cela ne m'intéresse pas. Moi, je suis plus proche de ce que j'ai appris de ma mère, de ma grand-mère. Un peu comme Camus qui disait préférer sa mère. Je suis amazigh oui, je n'ai à y mettre ni de l'orgueil ni de l'agressivité. Je ne trouve pas ma place dans ces tendances.

Mais la Kabylie reste un lieu d'effervescence et de revendication non seulement culturelle mais aussi sociale et politique…

Oui, et ce qui m'exaspère est cet entêtement à refuser, par le pouvoir en place, que le peuple algérien est Un dans sa diversité. D'autant que ce pouvoir n'a plus la légitimité de 1962. En revanche, ils se sont construit une légalité sur laquelle ils posent les fondements d'une société un peu bizarre et qui avance peu.

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