Guy Pervillé : Guerre d'Algérie, l'histoire impossible et l'interminable repentance | Africatime
Samedi 29 Avril 2017

Guy Pervillé : Guerre d'Algérie, l'histoire impossible et l'interminable repentance

Guy Pervillé : Guerre d'Algérie, l'histoire impossible et l'interminable repentance
(Le Figaro 18/03/17)
Commémoration du Cessez-le-feu en Algérie

A l'occasion du 55e anniversaire du cessez-le-feu du 19 mars, Guy Pervillé a accordé un entretien fleuve à FigaroVox.Il revient sur un demi-siècle de relations complexes et passionnelles entre la France et l'Algérie.

FIGAROVOX/ENTRETIEN.- La présence officielle de François Hollande aux cérémonies de commémoration du 19 mars l'année dernière avait fait polémique. Pourquoi?

Guy PERVILLÉ.- La participation officielle du président de la République François Hollande aux cérémonies du 19 mars était une première depuis que la loi du 8 novembre 2012 avait officialisé cette date de commémoration de la guerre d'Algérie, concurremment avec le 5 décembre choisi arbitrairement par Jacques Chirac dix ans plus tôt. Ce vote avait ranimé la querelle qui opposait, depuis beaucoup plus longtemps, les associations d'anciens combattants de gauche (FNACA et ARAC) qui ne voulaient commémorer que le 19 mars 1962 - date du cessez-le-feu ordonné par les accords d'Evian signés le 18 entre le gouvernement français et le GPRA - et toutes les autres associations qui préféraient n'importe quelle autre date parce que le 19 mars avait été non la fin de la guerre, mais le début de sa pire période.

En réalité, les rédacteurs de la loi avaient tenté de les apaiser en faisant du 19 mars «jour anniversaire du cessez-le-feu en Algérie», «une journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie», ce qui est plus proche d'un deuil national que d'une fête nationale. De même, dans son discours du 19 mars 2016, le président Hollande a voulu désamorcer ce conflit mémoriel en reconnaissant que «le 19 mars n'est pas la fin de la guerre d'Algérie, c'est le commencement de sa fin». Il a voulu tenter de ménager à la fois les partisans et les adversaires français du 19 mars, et aussi de satisfaire les Algériens sans accepter toutes leurs revendications. Reste à savoir si cette politique de conciliation généralisée a des chances de réussir une vraie réconciliation générale.

Le dimanche 19 mars marque le 55e anniversaire des accords d'Évian. Comment expliquez-vous que la guerre d'Algérie continue à susciter autant de passion aussi bien en France qu'en Algérie?

D'une façon générale, on peut admettre que la mémoire de la guerre d'Algérie a continué de hanter les esprits de ceux qui l'ont directement vécue, et que leur arrivée à l'âge de la retraite a facilité une nouvelle flambée de leurs mémoires, avant qu'elles disparaissent avec la dernière génération des témoins. Mais cette interprétation naturaliste est tout à fait insuffisante pour expliquer le retour de mémoires irréconciliables auquel nous assistons depuis plus de vingt ans.

En France, tous les gouvernements de 1962 à 1997 avaient jugé impossible de réunir tous les Français dans une mémoire nationale cohérente d'une «guerre sans nom» qui avait abouti à une paix contestable et à une mini-guerre civile, et c'est pourquoi ils avaient tous prôné une politique du silence, fondée sur l'amnistie et l'amnésie. Mais depuis le procès de Maurice Papon à Bordeaux (1997), l'idée s'est imposée d'un rapport direct entre la participation de celui-ci à la déportation des juifs décidée par les Allemands de 1942 à 1944, et sa participation à la guerre contre les patriotes algériens en tant que superpréfet de Constantine (1956-1958) puis de préfet de police de Paris, responsable de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961.

C'est pourquoi, à partir de 1997, la politique mémorielle française a radicalement changé. Le gouvernement de Lionel Jospin et le président de la République Jacques Chirac ont pris position pour une large ouverture des archives publiques, et les deux chambres du Parlement ont voté à l'unanimité la loi du 18 octobre 1999 qui officialisait l'expression «guerre d'Algérie». Mais cette unité nationale s'est brisée sur le choix d'une date commémorative et sur le sens qu'il fallait lui donner, entre la gauche favorable au 19 mars 1962, date officielle du cessez-le-feu d'Évian, et la droite qui y voyait non la fin de la guerre, mais le début de sa pire période. Le président Chirac, réélu en 2002 contre Jean-Marie Le Pen, a préféré le 5 décembre au 19 mars, puis dix ans plus tard le président Hollande a officialisé le 19 mars, mais sans supprimer le 5 décembre. Ainsi, la France n'a pas su choisir entre ces deux dates opposées, soutenues par deux camps irréconciliables.

En Algérie, au contraire, l'État a organisé depuis 1962 une commémoration systématique de la guerre de libération nationale à laquelle il doit son existence et ses dirigeants leur pouvoir. Mais cette commémoration a gardé le caractère obsessionnel et démesuré qui était celui de la propagande du FLN du temps de guerre et auparavant celui de celle du parti nationaliste. Depuis la Constitution de février 1989 qui a mis fin au régime du parti unique, on aurait pu espérer une relative émancipation de l'histoire comparable à ce qu'elle est en France, mais il n'en a rien été car la mémoire de la guerre de libération a été utilisée pour légitimer les deux camps qui se sont opposés dans la guerre civile des années 1990, laquelle n'est toujours pas entièrement terminée. Et les dirigeants algériens ont continué à exploiter le ressentiment anti-français afin de détourner l'attention de leur peuple de ce qui s'est passé en Algérie depuis 1992, puisque les référendums sur la «concorde civile» de 1999 et de 2005 interdisent de chercher à savoir ce qui s'y est vraiment passé.

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