Mercredi 25 Avril 2018

Le sinistre "club de foot" de Winnie Mandela, une tache sur son passé

Le sinistre "club de foot" de Winnie Mandela, une tache sur son passé
(AFP 13/04/18)

"Winnie Mandela était là. Elle a commencé à nous battre, et les autres ont suivi, pendant une ou deux heures". Trente ans après, Thabiso Mono est encore hanté par cette effroyable nuit de décembre 1988, qui entache la mémoire de la "Mère de la nation".

"Je n'en revenais pas. Je n'arrivais pas à comprendre ce qui se passait", raconte à l'AFP, d'une voix à peine audible, le militant anti-apartheid des années 80. "Lorsqu'on était près d'elle, on se croyait en sécurité".

Décédée le 2 avril à 81 ans, Winnie Mandela incarne pour la plupart des Sud-Africains la lutte courageuse et obstinée contre le régime raciste blanc, qui a mis derrière les barreaux celui qui était alors son époux Nelson Mandela pendant trente-huit ans.

A la fin des années 80 pourtant, sa garde rapprochée, baptisée le Mandela United Football Club (MUFC) et facilement identifiable à son survêtement jaune, fait régner la terreur dans le township de Soweto, près de Johannesburg.

Le MUFC n'a de football que le nom. A son actif, des enlèvements, des actes de tortures et une douzaine de meurtres ou tentatives commis dans des circonstances restées très obscures.

Avant son passage à tabac, Thabiso a été kidnappé par le "club de football" à Soweto, avec trois camarades dont le jeune Stompie Seipei, devenu un symbole des exactions reprochées au MUFC, et Pelo Mekgwe.

"On nous a amenés dans la maison de Winnie à Diepkloof", un quartier de Soweto, se souvient pour l'AFP Pelo, aujourd'hui sergent dans l'armée. "On a été frappés dans sa maison, dans une pièce à l'arrière".

Les jeunes militants sont battus à coups de poings, de bouteilles, de fouets ou de bâtons. "On avait des bleus partout sur le corps", se rappelle Thabiso, aujourd'hui âgé de 48 ans.

- 'On a fait la paix' -

Quelques jours plus tard, le corps en décomposition de Stompie, 14 ans, est retrouvé dans le lit d'une rivière près de Soweto. Les trois autres victimes ont été libérées.

Leur tort ? Stompie était soupçonné d'être un indicateur au service du pouvoir, les autres d'avoir eu des relations sexuelles avec un prêtre blanc qui les hébergeait à Soweto, racontent Thabiso et Pelo.

Aujourd'hui, le portrait de Stompie accueille, avec celui de Nelson Mandela, les rares visiteurs de Tumahole, son township natal de la province du Free State (centre). Sa pierre tombale est mangée par les herbes folles et les chardons desséchés.

Dans sa maison modeste au toit de tôle, la mère de Stompie enchaîne les interviews depuis le décès de Winnie Mandela.

"Je ne suis plus en colère. Le passé, c'est le passé. Je veux tourner la page", explique à l'AFP Mananki Seipei dans sa cuisine aux murs jaunes décrépis. Sur la porte de son frigo trône une photo en noir et blanc de son fils, son "héros".

Elle se rappelle avec émotion sa rencontre à la fin des années 90 avec Winnie Mandela, en marge d'une audition de la Commission vérité et réconciliation (TRC), chargée de réexaminer les crimes politiques de l'ère de l'apartheid.

"Winnie m'a demandé pardon", dit-elle, "on a fait la paix".

La justice, aussi, est passée. "Mama" Winnie a été condamnée en appel à deux ans de prison avec sursis et une amende pour enlèvement et violences à l'encontre de Stompie et de ses trois camarades. Un membre éminent de son MUFC, Jerry Richardson, a été condamné à la prison à vie pour le meurtre de Stompie.

"On doit concéder que quelque chose a mal tourné, terriblement mal tourné", avait lâché face à Winnie Mandela un de ses plus fervents admirateurs, Desmond Tutu, devant la TRC qu'il présidait.

- 'Brillante et effrayante' -

La douleur est toujours là, mais Thabiso, Pelo et Mananki tentent aujourd'hui de faire la part des choses entre l'égérie populaire et ses dérives tragiques.

"Elle a peut-être commis des erreurs, mais on ne doit pas oublier les sacrifices qu'elle a faits" pour le pays, insiste le premier.

Mananki et Pelo comptent d'ailleurs assister samedi aux obsèques nationales de "Mama Winnie" à Soweto. "C'est important d'être là pour enterrer +la Mère de la nation+", explique la vieille dame, restée fidèle au Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela.

Pelo s'interroge aussi sur les réelles motivations du sinistre "club de foot". "Certains" de ses membres "travaillaient pour la police", avance-t-il. Une version désormais largement répandue dans l'opinion, selon laquelle le régime de l'apartheid cherchait à salir l'image de Winnie Mandela.

Un ancien policier blanc Paul Erasmus, au service à l'époque du régime ségrégationniste, va même plus loin aujourd'hui en affirmant que "la totalité du club" était infiltrée par le pouvoir.

Quelles que soient les motivations du MUFC, ses pratiques musclées restent "une ombre qui a poursuivi Winnie depuis trente ans", estime Paul Verryn, le pasteur qui hébergeait Stompie et ses camarades au moment de leur enlèvement.

Winnie Mandela était "à la fois extrêmement brillante et terriblement effrayante", résume-t-il à l'AFP, avant de plaider des circonstances atténuantes.

"Le réel coupable" de ses dérapages, affirme-t-il, "c'est la violente répression que nous vivions à cette époque, où les frontières qui caractérisent une société normale avaient disparu".

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